"Winter sleep" de Nuri Bilge Ceylan:magnifique!

Winter Sleep

 

Winter Sleep, de la "modification" dostoïevskienne

         

                 au pays des chevaux sauvages

 

MICHÈLE LEVIEUX (l'Humanité)
MERCREDI, 6 AOÛT, 2014
"Winter Sleep", ou "Sommeil d'hiver", huis-clos de 3h16 se déroulant dans un village d'Anatolie, a remporté la Palme d'or du 67e Festival de Cannes. Lle cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan a dédié son prix à la jeunesse de son pays.

Critique initialement publiée à l'occasion du festival de Cannes. Entre Nuri Bilge Ceylan et Cannes, c’est une grande histoire d’amour qui a commencé il y a vingt ans, lorsqu’il y avait présenté son unique court métrage, le premier de nationalité turque, en compétition, Koza (Cocon, 1995). Après un détour remarqué par Berlin avec ses deux premiers longs métrages, Kasaba (la Petite Ville, 1997) et Mayis Sikirtisi (Nuages de mai, 1999), il arrive en haut des marches cannoises, en 2003, avec Uzak. La présentation du film fait figure d’événement, après vingt ans d’absence de cette cinématographie, depuis la palme d’or à Yol d’Yilmaz Güney. Nuri Bilge Ceylan apporte définitivement un ton nouveau sur la planète cinéma, remporte le grand prix du Festival et un double prix d’interprétation masculine. Suivront Iklimler (les Climats, 2006), prix de la Fipresci, dans lequel il joue le rôle principal, une œuvre libre où il exploite de manière extrême la veine réaliste, traditionnelle du cinéma turc, et Üç maymun (les Trois Singes, 2008), tous deux en compétition cannoise. Nuri Bilge Ceylan est désormais le plus grand cinéaste turc contemporain, mais il s’impose surtout par un travail d’artiste à la liberté inconditionnelle. Avec son opérateur attitré, Gökhan Tiryaki, il innove dans l’utilisation de la haute définition cinémascopique, mettant les nouvelles techniques au service de l’approfondissement du rendu à l’image de paysages mentaux face au non-sens de l’existence. 

Avec Il était une fois en Anatolie – grand prix ex aequo avec les frères Dardenne à Cannes en 2011 –, des atmosphères stambouliotes des films précédents, il revient de manière magistrale vers la Turquie de son enfance, asiatique, méconnue, dont l’autopsie révèle ses zones d’ombre. Et ne la quitte plus. Dans Sommeil d’hiver, le voyage intérieur se déplace géographiquement au plus profond du territoire, dans la Cappadoce, cette contrée antique, volcanique, aux cheminées de fée et aux villes souterraines, que les Perses nommaient « le pays des chevaux racés et sauvages ». Un lieu où les hommes se retrouvent face à eux-mêmes, qu’ils soient intellectuels stambouliotes imaginant y trouver la paix ou natifs de l’endroit, bruts comme de la lave, se confrontant violemment aux chevaux au moment de la capture ou se coupant volontairement jusqu’au sang selon le rite alevi. Nous savons déjà, grâce au style des photographies de Nuri Bilge Ceylan, dans la grande tradition des dessinateurs orientaux et extrême-orientaux du XVIIIe siècle, que les personnages font partie intégrante des paysages. Et si ceux-ci deviennent doux sous la neige d’hiver, les tourments alors en sommeil des êtres ne peuvent tenter de s’en échapper que pour mieux se réveiller en leur sein. C’est alors que nous assistons, en observant leurs caractères bien trempés face aux moindres tropismes, à une suite de drames dignes des grands littérateurs russes, essentiellement dostoïevskiens. Que ce soit dans leurs comportements excessifs – le petit garçon, refusant dans son for intérieur d’accorder son pardon, tombe en pâmoison –, obsessionnels –, la manière de remuer constamment « le couteau dans la plaie » de la part de l’oncle du petit contant indéfiniment la même histoire, comme celle d’Aydin, un comédien à la retraite voulant contrôler dans les moindres détails les agissements de sa jeune femme, Nihal. Et comment ne pas penser, lors d’une scène cruciale de Sommeil d’hiver qui va considérablement «modifier» Nihal, à Natassia Philippovna brûlant des liasses de roubles devant son soupirant dans l’Idiot.

Comme chez Dostoïevski, les personnages créés par Nuri Bilge Ceylan et Ebru Ceylan ont la particularité de vivre une profonde « modification », et leurs échanges sont d’une teneur existentielle telle qu’ils marquent l’œuvre d’une grande modernité.