Julien Talpin : « Les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques »

 

 

Les affaires Adama et Théo témoignent du rapport très dégradé entre l’État – et sa police – et les quartiers populaires. Mais les mobilisations montrent aussi l’émergence d’une expression politique de la part de leurs habitants, explique le sociologue Julien Talpin.

Julien Talpin est sociologue, chargé de recherches au CNRS. Il travaille sur l’engagement dans les quartiers populaires.

 

Regards. Avez-vous le sentiment que l’affaire Théo met en cause plus significativement que d’autres la responsabilité de la police ?

Julien Talpin. Une des différences de cette affaire avec beaucoup de celles qui ont précédé réside dans la reconnaissance assez rapide de la responsabilité des policiers. En général, on met en avant les ambiguïtés, les responsabilités ou les circonstances, et aussi bien les syndicats de policiers que le ministère de l’Intérieur font bloc. Là, très vite – et la visite de François Hollande au chevet de la victime en témoigne –, les plus hautes instances de l’État ont condamné les actes, bien avant que l’enquête ne soit arrivée à son terme. La reconnaissance de la culpabilité a été quasi immédiate.

Le problème principal est-il l’absence d’une médiation entre les autorités en particulier policières et les habitants ? On revient souvent sur la question de la police de proximité, de ses vertus supposées et de son absence…

Le problème est plus structurel. La police de proximité peut être une des réponses, mais on constate surtout une très grande défiance, assortie du sentiment que la police constitue une force d’occupation des quartiers. Je ne crois pas qu’une réinstauration de la police de proximité puisse tout changer sans une réforme plus structurelle de l’organisation du maintien de l’ordre, avec par exemple la création du récépissé de contrôle d’identité – des mesures symboliques, mais qui peuvent avoir une portée.

 

« On assiste à la montée en puissance progressive des mouvements antiracistes, qui se structurent fortement autour de la question des violences policières. »

 

Les habitants des quartiers sont-ils placés devant une alternative entre la construction de mobilisations pacifiques, comme à la suite de la mort d’Adama Traoré, et la tentation de réponses violentes ?

Je n’opposerais pas les deux réponses : il y a une continuité entre elles. Le premier temps de la réaction, sous le coup de l’émotion et du sentiment d’injustice, prend souvent des formes plus ou moins violentes – l’incendie de voitures ou de poubelles, l’affrontement avec la police – avant de se transformer en mobilisations plus structurées. Le mouvement né de l’affaire Traoré ne présente pas de caractère de nouveauté. On assiste plutôt à la montée en puissance progressive, plus large, des mouvements antiracistes qui se structurent fortement autour de la question des violences policières, particulièrement centrale pour les habitants des quartiers populaires. Le collectif Urgence notre police assassine, un des acteurs majeurs de ces mobilisations, est issu de batailles précédentes comme la mort d’Amine Bentounsi, dont la sœur Amal est devenue porte-parole de l’association. La récurrence de ces affaires a contribué à faire converger, au fil des années, des mobilisations initialement localisées.

Assiste-t-on à la consolidation d’une forme de conscience politique et à une conversion à des formes de militantisme qui ne sont pas forcément le propre des populations concernées ?

Il existe des "entrepreneurs de cause", c’est-à-dire des leaders, comme Amal Bentounsi ou Sihame Assbague parmi beaucoup d’autres dans ces réseaux-là. Affaire après affaire, le cercle s’élargit. L’affaire Traoré montre qu’à des militants et organisations déjà constituées s’agrègent de nombreux habitants qui n’étaient pas mobilisés auparavant. La question est notamment de savoir s’ils vont rester mobilisés lorsque la page de ces affaires, une fois la justice rendue, sera tournée. Mais on peut penser que des générations de militants politiques se forment ainsi et s’inscrivent dans une trajectoire, un parcours de socialisation politique.

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Peut-on parler d’une forme de sédimentation, d’installation de ces mobilisations au sein de ces populations ?

Le cercle s’élargit autour de ces enjeux. La colère et le sentiment d’injustice présentent un caractère "infrapolitique", structurent un rapport à l’État, à la police. Les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques. Il y a d’un côté des acteurs mobilisés, en nombre relativement limité, et d’un autre un sentiment d’injustice que les organisations militantes tentent de prendre en charge.

 

« Je suis frappé par le décalage entre la centralité des questions du racisme et des discriminations, pour les habitants des quartiers populaires, et une offre politique qui reste extrêmement limitée sur ces sujets. »

 

Ces mobilisations, ces prises de conscience peuvent-elles avoir une traduction plus consistante dans l’espace politique global ?

La traduction de ces mouvements dans le champ politique partisan est une question cruciale. Il est frappant que, ces derniers jours, plusieurs candidats à la présidentielle ont ressenti la nécessité de se positionner. Benoît Hamon a des propositions assez précises pour la lutte contre les discriminations, par exemple. Cela reste toutefois relativement marginal. Je suis régulièrement frappé, au cours de mes enquêtes de terrain, par le décalage entre la centralité de ces questions – celles du racisme et des discriminations – pour les habitants des quartiers populaires, et une offre politique qui reste extrêmement limitée sur ces sujets. La position des élus locaux évolue, parce qu’il est impossible aujourd’hui, par exemple en Seine-Saint-Denis, de faire l’impasse sur ces questions. Mais dans le champ politique national, elles restent de l’ordre de l’impensé, voire du déni quant au caractère intrinsèquement raciste des discriminations.

Peut-on espérer que ces mobilisations contribuent à sortir la question des banlieues d’une approche essentiellement identitaire, sécuritaire ?

Cette grille de lecture racialisée, identitaire est en partie imposée aux quartiers, à leurs habitants et à leurs mobilisations car leurs revendications ne sont pas d’ordre identitaire, racial ou différentialiste : ce sont des revendications d’égalité. Si l’on se place sur le terrain de l’égalité – égalité de traitement, des droits, des conditions sociales –, on déplace le débat. Il faut changer le prisme au travers duquel on interprète les discours émis, qui sont clairs. La lutte contre les discriminations elle-même n’est en aucun cas une revendication de traitement différencié.

Qu’est-ce qui peut contribuer à faire entendre cette parole et à accorder à ses auteurs un statut de citoyens à part entière ?

Il faut d’abord considérer la difficulté à s’organiser collectivement dans les quartiers populaires, en particulier pour des mobilisations plus ordinaires que celles qui font l’actualité : elles ne sont pas toujours bien vues de la part des élus locaux, qui considèrent souvent leurs protagonistes comme des empêcheurs de tourner en rond – notamment parce qu’ils ne disposent pas toujours des codes en vigueur dans le champ politique. Cela se manifeste au travers des attributions de subventions ou de locaux, qui relèvent d’un clientélisme peu enclin à accepter des acteurs ou des organisations critiques. Cela passe aussi par des accusations de communautarisme visant à discréditer les militants. Un enjeu essentiel réside dans les moyens à consacrer pour assurer l’autonomie et les conditions d’organisation susceptibles de transformer la colère en action collective – du moins si l’on veut éviter les réactions sporadiques et violentes, les émeutes.

 

« L’exécutif et sa majorité ont été plus soucieux de ne pas faire monter le FN que de s’attacher les voix des quartiers ou d’y faire émerger une parole politique. »

 

Quelle forme cela pourrait prendre, concrètement ?

La coordination Pas sans nous a émis une proposition qui me semble intéressante, consistant en la création d’un fonds d’initiative citoyennes, financé au niveau national pour s’affranchir des contingences locales et du clientélisme, afin de soutenir l’auto-organisation dans les quartiers. Pour mieux représenter ces aspirations dans l’espace public, on peut aussi partir du constat de la très grande défiance de ces populations à l’encontre des médias traditionnels, accusés de les représenter de façon déformée, alors qu’Internet permet des expressions plus autonomes. On pourrait encourager et financer des formes d’auto-organisation dans la sphère médiatique qui permettraient aux gens de parler pour eux-mêmes et contribueraient à faire vivre la démocratie.

Quel est le bilan du quinquennat de François Hollande en termes de politiques de la ville, de relation avec les quartiers défavorisés ?

Ce bilan est quasiment nul. Deux grandes promesses du candidat Hollande n’ont pas été tenues, suscitant une profonde déception dans les quartiers. D’abord le droit de vote des étrangers, une mesure d’inclusion et de participation à la communauté nationale, qui aurait eu une grande portée symbolique. Ensuite celle du récépissé de contrôle d’identité qui a été assez vite enterrée. Pour la politique de la ville, la loi Lamy a n’a pas débouché sur grand-chose, si ce n’est sur la création de conseils citoyens, nouvelles instances de démocratie participative. Le bilan de leur mise en place est extrêmement modeste, et confirme des écueils habituels : la faible participation des catégories populaires, dont les jeunes, la mainmise des institutions municipales… Un bon indice du bilan de François Hollande sur la politique de la ville est le devenir du rapport Bacqué-Mechmache, commandité à l’époque où François Lamy était ministre de la Ville, sur la participation citoyenne dans les quartiers populaires. Pour la plupart, les mesures proposées sont restées lettre morte.

Est-ce le signe d’un abandon politique ?

Ce bilan très mitigé est surprenant dans la mesure où le sujet offrait des opportunités politiques et où les quartiers populaires restent potentiellement un espace électoral important pour les forces de gauche. Politiquement, c’est assez incompréhensible, sauf à resituer ce choix dans un contexte plus global marqué par le souci d’enrayer la montée du Front national. Il y a aussi eu, au sein du PS et du gouvernement, une réflexion idéologique sous l’influence des travaux sur la "France périphérique", notamment de Christophe Guilluy qui a beaucoup insisté sur l’idée qu’on aurait trop donné aux quartiers et qu’il fallait s’intéresser au péri-urbain et aux espaces ruraux – où précisément le Front national obtient de gros scores [1]. L’exécutif et sa majorité ont été plus soucieux de ne pas faire monter le FN que de s’attacher les voix des quartiers ou d’y faire émerger une parole politique. Alors qu’on pourrait penser que l’enjeu politique à gauche consiste à l’inverse à dépasser ces clivages en montrant que les intérêts des classes populaires urbaines et rurales ne sont pas forcément contradictoires.