Valérie Igounet : « Le discours du FN est passé de "ni droite ni gauche"

 

                                à "et de droite et de gauche" »

 

 

Historienne spécialiste de l’extrême droite, Valérie Igounet analyse dans son nouvel ouvrage l’évolution du discours du Front national, ses emprunts et ses déguisements. Et elle explique ce qui inscrit aujourd’hui le parti de Marine Le Pen dans une dynamique inédite.

« Le Front national a-t-il changé ? » À certains journalistes s’acharnant à poser cette question – plutôt que de s’interroger sur la droitisation d’un discours politique dans son entier – on aimerait conseiller la lecture de l’ouvrage de Valérie Igounet.

Dans Les Français d’abord, l’historienne, spécialiste du négationnisme et de l’extrême droite en France (dont un autre ouvrage, documentaire photographique réalisé dans trois villes FN sort ces jours également) analyse l’évolution des slogans et des discours du Front national. Passionnant, Les Français d’abord expose avec affiches et tracts à l’appui que si un travail de ripolinage est à l’œuvre, le socle idéologique du parti fondé en 1972 demeure.

Regards. Quelle est la genèse de Les Français d’abord – slogans et viralité du discours du front national (1972-2017) ?

Valérie Igounet. Le précédent livre que j’ai écrit était une somme sur l’histoire du FN (Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées, éd. du Seuil) et j’avais aussi l’envie d’aborder cette histoire différemment. Travaillant depuis plusieurs années sur le terrain, j’ai pu me rendre compte de la faculté des militants et des électeurs du FN à s’approprier les slogans, les discours. Ce parti est doué dans la formation de ses militants, dans la transmission de certains mots, et dans le fait d’en proscrire d’autres. La cellule de communication du FN a souvent initié des slogans à partir de choses vues (comme des tags), entendues, récupérées au hasard chez des sympathisants. Travailler sur les slogans et les affiches permet également de saisir leur évolution, ainsi que cette continuité que nous, historiens, travaillons à démontrer, expliquer. Le contexte a évidemment changé, mais les marqueurs demeurent : immigration, nationalisme, etc.

 

« Deux lignes existent au sein du FN, proposant deux attitudes par rapport à la droite : Marion Maréchal-Le Pen est partisane d’une union avec une droite, alors que Florian Philippot et Marine Le Pen la rejettent totalement. »

 

Concernant le discours, vous relevez la récupération d’idées à caractère social, et des symboles de la gauche. À quand remonte cette socialisation de la sémantique ?

Il y a un contexte à cela : lors des élections présidentielles de 1995 un certain vote ouvrier – la fraction ouvrière qui votait initialement pour la droite – commence à s’avancer et le FN va s’adapter à cela. Si évidemment il ne faut pas être dupe (le discours xénophobe est là), aborder la question de l’immigration sous couvert de dénonciation de protection sociale est assez novateur. Depuis, les tracts ont évolué, nous sommes passés avec Marine Le Pen d’une dénonciation générale de l’immigration à un ciblage de certaines origines. Les discours s’adaptent au contexte, avec la montée de l’islamophobie et la crise des réfugiés, qui réactualisent la thématique anti-immigrés. Concernant cette récupération sémantique, l’emprunt s’est accentué ces dernières années face à une gauche en souffrance. Je cite notamment dans mon livre Alain de Benoist, au sujet du slogan "Le Pen, le peuple". Jean-Marie Le Pen est l’initiateur de cette appropriation et Marine Le Pen continue dans cette voie, en revendiquant le FN comme le parti du peuple. Le Front national est passé d’un discours "ni droite ni gauche" (apparu en 1995 avec Samuel Maréchal, le père de Marion Maréchal-Le Pen) à "et de droite et de gauche".

Comment ce passage du "ni ni" au "et et" a-t-il été pensé stratégiquement ?

Deux lignes existent aujourd’hui au sein du FN, proposant deux attitudes par rapport à la droite : Marion Maréchal-Le Pen est partisane d’une union avec une droite, alors que Florian Philippot et Marine Le Pen la rejettent totalement. Le "et de droite et de gauche" permet de passer au-dessus de cette division. Il y a aussi une adaptation du discours en fonction des territoires, et lorsque Marine Le Pen est à Hénin-Beaumont, dans le Nord, territoire historiquement ouvrier et marqué par la crise, elle ne se revendique pas de droite et utilise fréquemment les termes "gauche", "social". Lorsqu’elle est dans le Sud-Est, notamment sur les terres de Marion Maréchal-Le Pen, ses discours vont être différents et mettre en avant "immigration", "insécurité", etc.

Vous soulignez également le mimétisme sémantique pratiqué par la droite sur les thématiques frontistes. Cela a largement dépassé la seule droite…

Bien sûr, mais ce qui était important pour moi – et on l’a encore ressenti lors des primaires de la droite – était de relever la viralité des discours. Dès l’émergence électorale du parti de Jean-Marie Le Pen, une partie de la droite s’est appropriée des thématiques et un champ sémantique. La campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy a été exemplaire sur cette subtilisation sémantique – les résultats du FN ont été assez bas sur cette élection. Mais cela a commencé avant 2007, s’est libéré à ce moment-là et il y a eu une explosion lors des récentes primaires.

 

« Pour certains Le Pen, est une marque. Ils voient le FN comme un parti fondé par un homme extraordinaire qui a fait son temps et dont la fille, la "digne héritière", reprend le flambeau. »

 

Que pensez-vous du discours de Marine Le Pen de dimanche, au cours duquel on a relevé le retour des termes "islamisme" et "islam radicalisé" absents du discours de Fréjus de septembre ?

Le discours de Marine Le Pen, comme d’autres représentants du FN, alterne toujours entre deux positions. À certains moments, les interventions doivent être plus lisses ; à d’autres on revient sur les fondamentaux, pour montrer la véritable nature de ce qu’est ce parti et adresser des signes à son électorat traditionnel. Lors des assises présidentielles de dimanche, Marine Le Pen a présenté ses 144 engagements. Si la sémantique est différente et si une évolution est mise en avant – comme l’annonce du retrait de la peine de mort de son programme –, sur le fond rien ne change. En annonçant un possible référendum d’initiative populaire sur cette question et celle de la perpétuité réelle, Marine Le Pen ne se déclare pas contre. Les termes forts demeurent, notamment sur les thématiques liées à l’immigration : il ne faut pas oublier que c’est son fonds de commerce.

Vous disiez lors d’une interview que les électeurs du FN rencontrés pour votre ouvrage co-signé avec le photographe Vincent Jarousseau, L’Illusion nationale, étaient majoritairement réticents vis-à-vis de Jean-Marie Le Pen, adhéraient à la figure de Marine Le Pen et encore plus à celle de Marion Maréchal-Le Pen. Une répartition étonnante, Marion Maréchal-Le Pen étant plutôt la face "diabolisation" (comme Jean-Marie Le Pen) et Marine Le Pen "dédiabolisation" ?

Lors de la réalisation de notre ouvrage, nous avons senti que le fait que la présidence soit assurée par Marine Le Pen donne l’image d’un nouveau FN. Il y a un aspect générationnel indubitable. Mais en interne, on trouve également la perception que certaines idées ont évolué. On se revendique beaucoup plus facilement du FN qu’on ne le faisait avant, la parole s’est libérée. Sur le fait que Marion Maréchal-Le Pen soit très appréciée, cela corrobore aussi le congrès de Lyon de novembre 2014, où elle est arrivée première au vote du comité central du parti. Mais entre ces figures se retrouvent toutes les contradictions et les ambiguïtés que les discours du FN mettent au jour. Pour beaucoup d’électeurs avec qui nous avons échangé, il fallait que le FN de Jean-Marie Le Pen, un FN provocateur, se termine et renaisse avec quelqu’un d’autre. Pourtant, nombreux sont ceux qui se reconnaissent plus dans le FN traditionnel, dans la ligne de Marion Maréchal-Le Pen que dans celle incarnée par Florian Philippot. Cette distinction existe. Après, ces personnes votent pour des idées, pour une priorité nationale et également pour des représentants. Le Pen est un nom pour certains quasiment fascinant, c’est une marque. Ils voient le FN comme un parti fondé par un homme extraordinaire qui a fait son temps et dont la fille, la "digne héritière", reprend le flambeau.

 

« Depuis l’accession de Marine Le Pen à sa présidence et depuis les élections européennes, le FN est dans une dynamique inédite. »

 

Vous dites dans Les Français d’abord que la prochaine étape est de « faire du FN une grande formation politique installée sur les décombres de la droite. C’est à ce moment que la question des alliances se poserait. Elles seraient négociées par un parti lepéniste en position de force avec une droite disloquée et recomposée à partir des lignes de force frontistes ». N’est-ce pas le contexte actuel ?

C’est ce que je me suis dit lorsque j’ai entendu le début de l’affaire Penelope Fillon. On vote aussi FN quand on ne croit plus en la politique, et cette histoire va conforter les électeurs dans cette position. En même temps, il ne faut pas être dupe et ces électeurs ont une perception particulière de l’histoire du FN. Le FN réagit peu sur cette histoire Fillon, et nous, observateurs, savons pourquoi : le parti de Marine Le Pen étant concerné par plusieurs affaires financières, il lui est difficile de se positionner. Il n’avance pas, comme il le revendique, "tête haute et mains propres". Pour la première fois de son histoire, le FN aborde ces élections avec un optimisme affiché. Depuis l’accession de Marine Le Pen à sa présidence et depuis les élections européennes, le FN est dans une dynamique inédite. Il est en train de travailler sur certains aspects, notamment le domaine économique, de poursuivre sa "dédiabolisation" entamée depuis de longues années. Après, est-ce qu’un FN "normalisé" répondra toujours à ce qu’il est ?

Que pensez-vous de la rose bleue, le logo de campagne de Marine Le Pen, et de son clip ?

Il y a depuis quelques temps une rupture affichée évidente avec les origines du parti, elle efface progressivement l’empreinte initiale de son père. Elle n’a pas fait qu’exclure son père du parti, elle veut également gommer tout ce qui représente le FN depuis des années. Il est possible que dans quelques temps, le FN ne s’appelle plus ainsi, afin de soi-disant clore cette histoire. Après, nous savons tous que la rose constitue un emprunt à l’histoire de la gauche. La rose, symbole du socialisme, le bleu la couleur de la droite : cela s’inscrit là encore dans la récupération d’un électorat et de droite et de gauche. Le clip de campagne prolonge ce que Marine Le Pen affirme depuis son arrivée à la présidence et affiche encore plus depuis les présidentielles de 2012, où ce sont près de 50% de femmes qui ont voté pour le FN. Sous la présidence de Jean-Marie Le Pen, très peu de femmes votaient FN. Là, le clip met en avant notamment sa position de mère, de femme libre qui tient fermement la barre de son bateau.