Luce Vigo par Jacques Kermabon

 

Luce Vigo, fille du cinéaste Jean Vigo, est décédée. Jacques Kermabon, Rédacteur en chef de Bref et membre du Prix Jean-Vigo lui rend hommage.

On savait Luce Vigo fragile pour l’avoir vue depuis plusieurs années embarrassée par son appareillage d’assistance respiratoire. Elle racontait en riant qu’il lui arrivait de vouloir se déplacer en oubliant d’emporter cet attirail auquel elle était pourtant en permanence reliée. Il faisait parti d’elle-même et, il y a une dizaine de jours quand je suis passé la voir pour parler d’un article à propos de Zéro de conduite qu’elle accepta d’écrire pour un prochain Bref, rien, dans son comportement, n’aurait laissé soupçonner une quelconque aggravation de son état.

Il y a longtemps que nous n’avions pas eu l’occasion de nous parler aussi longuement, nous devions nous revoir dans les prochains jours.

Son appartement, dont elle ne cessait de s’excuser de son désordre de piles de livres, de DVD et de tant d’objets – dans la cuisine, une quantité de cuillère en bois dont elle raffolait –, m’a toujours fasciné. Je l’associais confusément au cabinet de curiosité d’André Breton – aucun lien de parenté avec Émile Breton, qui partageait la vie de Luce et la responsabilité de ce décor surchargé.

Même si Luce Vigo, fille unique du cinéaste précocement disparu, eut toujours à cœur de ne pas galvauder la mémoire de son père, elle n’appartenait pas à la catégorie de ces « enfants de » qui existent prioritairement à travers la personnalité de leur géniteur. Ainsi, si son nom apparaissait comme un sésame pour nombre de cinéastes du monde entier qu’elle a pu croiser comme journaliste ou programmatrice, cela ne tenait pas seulement à l’estime que beaucoup portent au réalisateur de L’Atalante, mais à la personnalité propre de Luce, à la bienveillance qui émanait d’elle, une empathie que j’ai rarement senti ailleurs avec une telle intensité. Cette attention aux autres allait de paire avec une réelle curiosité, deux traits de sa personnalité avec lesquels elle avait exploré et maintenus vivants les œuvres de son père et tous les souvenirs laissés par ses parents.

Son activité au sein du Prix Jean-Vigo relevait d’un engagement similaire au service de le jeune création avec des parti pris esthétiques rarement pris en défaut, qui faisaient que sa voix comptait beaucoup pendant nos délibérations. Elle quêtait dans chacun des films cette chose malgré tout difficilement définissable sur laquelle, bien souvent, nous nous trouvions en accord et qui s’appelle « le cinéma », ce cinéma né sous le signe des Lumière. Jean Vigo et sa femme Lydu ne pouvaient choisir meilleur prénom que Luce pour celle qui demeurera parmi les plus engagées des ambassadrices des forces vives du Septième art.