Maroc. Dans le Rif, la soif de dignité reste inextinguible

 

ROSA MOUSSAOUI
VENDREDI, 7 JUILLET, 2017
L'HUMANITÉ

Après l’incarcération de ses principaux animateurs, le mouvement populaire parti d’Al Hoceïma ne faiblit pas malgré une répression féroce. Pacifiquement, les jeunes se lèvent pour l’emploi, les services publics et la liberté d’expression. Reportage.

À Taza, lorsque l’on quitte l’autoroute, il faut s’armer de patience pour emprunter un itinéraire pénible, interminable. La voie express de 148 km en direction d’Al Hoceïma est en chantier depuis sept ans. Mais ce projet, censé désenclaver la région du Rif, s’est longtemps enlisé dans les sables de la corruption. Son coût total devait initialement s’élever à 2,5 milliards de dirhams (250 millions d’euros). La facture se montera finalement à 3,3 milliards de dirhams (330 millions d’euros) et la route ne sera pas achevée avant 2019. Le retard et le surcoût sont tels que le Palais, rompu à la stratégie du fusible, a ordonné une enquête de l’inspection générale des finances. Est-ce l’effet du mouvement populaire qui secoue le Rif ? Les pelleteuses tournent désormais à plein régime. Dérisoire subterfuge, qui masque mal l’abandon de cette région septentrionale depuis l’indépendance. Sur tout le trajet, une inscription lancinante, tracée à la hâte, à la peinture noire, semble défier les barrages de gendarmerie : « Non à la militarisation du Rif ! » Depuis le soulèvement de 1958, écrasé dans le sang par Hassan II, un décret royal place la région sous étroit contrôle de l’armée. Son abrogation est l’une des principales revendications des protestataires. À l’entrée d’Al Hoceïma, une autre inscription, blanche, démesurée, gravée dans la pierre, officielle celle-là, accueille le visiteur : « Dieu, roi, patrie ».

Lovée dans les collines rocailleuses qui dominent les eaux turquoise de la Méditerranée, Al Hoceïma chuchote sa peine et sa colère. Dans les rues, ce dimanche, les policiers et les gendarmes sont plus nombreux que les passants. Des fourgons bleus sillonnent la ville et barrent tout accès à la place Mohammed-VI, rebaptisée place des Martyrs par les manifestants. C’est sur cette vaste esplanade que se rassemblaient les protestataires, depuis la mort de Mouh­cine Fikri, un jeune marchand de poisson broyé par une benne à ordures, le 28 octobre 2016, en tentant de sauver sa marchandise saisie par les autorités. Atroce illustration de la « hogra », le mépris de l’État pour le peuple, que dénonce sans relâche, depuis huit mois, le Hirak, la révolte du Rif.

Dans une ruelle du quartier populaire de Dior el Malik (« Les maisons du roi »), on reconnaît la petite demeure de Nasser Zefzafi, le leader du mouvement, aux drapeaux noirs hissés sur la terrasse par sa famille. Le militant, arrêté le 29 mai, est incarcéré à la prison d’Oukacha, à Casablanca, avec quarante-cinq autres protestataires. Il est poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’État, accusé d’être à la tête d’un complot ourdi à l’étranger. « Mon fils n’a pas été arrêté, il a été kidnappé. Plus qu’un détenu politique, c’est un exilé forcé ! » s’indigne le père du militant. À 75 ans, Ahmed Zefzafi est épuisé par les longs voyages en car à Casablanca, à 600 kilomètres de là. Les détenus ont le droit à un parloir par semaine, le mercredi. L’aller-retour coûte 300 dirham (30 euros), une somme qui pèse lourd dans les maigres budgets des familles. Pas question pourtant, pour le vieil homme, d’implorer une grâce royale, comme l’y incitent certaines voix. « Mon fils est innocent. Il n’a rien cassé, rien volé, il n’a fait aucun mal aux habitants de cette ville, tranche-t-il. Lorsqu’un homme de 39 ans est au chômage, privé de la possibilité de construire sa vie, la révolte est légitime. » Depuis sa cellule, Nasser Zefzafi exhorte les manifestants à préserver le caractère pacifique du Hirak. Les autorités, elles, n’ont pas ménagé leurs efforts pour tenter de faire basculer le mouvement dans la violence.

« L’État veut à tout prix mettre fin à ce mouvement social »

Lors des célébrations de l’Aïd el Fitr, les policiers se sont déchaînés sur les habitants d’Al Hoceïma, déclenchant des affrontements dans certains quartiers. Les images de la répression, ce jour-là, ont circulé sur Internet sous le titre « le Maroc vu du toit ». Cruel contraste avec l’image idyllique du pays renvoyée par le Maroc vu du ciel, un documentaire de Yann Arthus-Bertrand diffusé quelques jours plus tôt. Mais si quelques-uns clament « Silmya, c’est fini ! » (« Le pacifisme, c’est fini ! »), les jeunes du Hirak refusent majoritairement la violence et se montrent, sur ce terrain, très créatifs. Puisque les rues et les places publiques leurs sont interdites, le sable est devenu leur tribune.

Sur la plage de Sfiha, à la sortie de la ville, des baigneurs se regroupent, entonnent des chants de protestation. Très vite, ils sont pris dans une nasse policière. Qu’à cela ne tienne, hilares, ils se jettent à l’eau, narguent les hommes en uniformes, qui se risquent, casqués et tout habillés, dans les vagues. Dans un joyeux vacarme, les manifestants tapent sur l’eau, éclaboussent les policiers. La répression tourne au ridicule. « Nous changeons même les façons de manifester. Le Hirak n’est plus sur terre, il est dans l’eau ! » s’esclaffe Ghallab Mohamed, de l’Association des diplômés chômeurs. Avec tout ce tapage, le ballet des fourgons bleus quitte le centre-ville pour les bords de mer. Sur la plage de Calabonita, les familles viennent profiter d’un moment de détente… sous haute surveillance. Là, à la terrasse d’une buvette, on retrouve Rafik Hamdouni, membre de la Voie démocratique, une formation de gauche qui fait vivre une opposition courageuse et résolue au régime. « L’État veut à tout prix mettre fin à ce mouvement social, culturel et politique. Les Rifains sont exaspérés, ils ressentent une terrible injustice avec cette répression collective », résume-t-il. Très investi dans le Hirak, ce militant décrit les courants qui traversent le mouvement de protestation, prolongement, selon lui, des mobilisations animées en 2011 par le Mouvement du 20 février.

« Tant que mes camarades seront en prison, le Rif poursuivra la lutte »

« On y retrouve des gens de gauche, des communistes, des syndicalistes, des activistes du mouvement culturel amazigh réclamant la reconnaissance de la langue et de l’identité berbères mais aussi des islamistes, très présents », expose-t-il. Des tendances contradictoires, fédérées par le charisme de Nasser Zefzafi, qui a su trouver les mots pour mobiliser les plus démunis et lier demandes sociales et revendication culturelle, sur un ton souvent très virulent. « Cette révolte n’est pas près de s’éteindre. Il n’y aura pas d’issue sans chute du makhzen (l’appareil monarchique – NDLR) et de sa mafia, sans transition vers la démocratie et l’État de droit », pense Rafik Hamdouni. Le lendemain de notre entretien, le militant est arrêté, retenu durant une heure en garde à vue, puis relâché avec cette ­menace : « Tu cherches la prison, tu finiras par y aller. On reviendra te chercher ! »

Nawel Ben Aïssa connaît bien ces vieilles ficelles de l’intimidation. Elle est l’une des rares porte-voix du mouvement encore en liberté. La jeune femme, mère de quatre enfants, a été arrêtée à deux reprises, ­interrogée durant trois heures, avant d’être libérée. « Tant que mes camarades seront en prison, tout le Rif poursuivra la lutte. C’est un choix conscient, une question de dignité et la stratégie de peur du makhzen n’y changera rien », insiste- t-elle. Le ton n’est pas vraiment le même du côté d’El Mortada Iamrachen, une autre figure du Hirak. Ce jeune salafiste passé par l’Arabie saoudite a surpris par ses positions plutôt hétérodoxes en faveur des libertés individuelles et de la laïcité. Lui aussi a été arrêté et transféré à Casablanca. Accusé de visées terroristes, il a été relâché pour les funérailles de son père, décédé peu après son interpellation. Placé en liberté surveillée, il plaide, depuis sa sortie de prison, pour une « pause » dans le mouvement. « Il faut laisser le gouvernement travailler, formuler ses propositions, nous verrons bien s’il répond à nos revendications », nous dit-il en reprenant l’antienne des autorités.

Sur la place des Martyrs, l’horizon s’est dégagé. Les fourgons bleus sont partis et, dans les rues d’Al Hoceïma, le dispositif policier a été allégé. Mise en scène ? Les camions anti­émeute guettent toujours et, sur le terrain vague qui surplombe la rocade méditerranéenne, les innombrables tentes des policiers et des gendarmes venus en renfort n’ont pas été démontées. Tout rassemblement est encore violemment dispersé. Mais, pour parfaire le scénario d’une sortie de crise permise par la mansuétude du Palais, des rumeurs de grâce royale sont savamment distillées. Mohammed VI n’a-t-il pas privé de vacances ses ministres, sommés de faire avancer, dans le Rif, les projets en jachère ?

« Tortures, humiliations et menaces de viol » sur les détenus

Les fractures, profondes, ne se réduiront pourtant pas si facilement. Le traumatisme provoqué par la mort de cinq manifestants, en 2011, puis le sort tragique de Mouhcine Fikri ont fait déborder la colère et ravivé le sentiment de marginalisation politique d’une région rebelle, qui a souvent subi les foudres de la répression. En 1984, pour justifier ­l’écrasement d’un soulèvement populaire, Hassan II avait qualifié les Rifains de « awbach », de « déchets de la société ». Le jeune poissonnier d’Al Hoceïma est mort écrasé parmi les détritus… « Plus encore que d’autres régions, le Rif souffre du chômage, du manque de services publics, du délabrement du système éducatif. Élaborée collectivement, la plateforme revendicative du Hirak réclame simplement des écoles, une université, un centre hospitalier régional, des investissements pour créer des emplois », explique Dihya, une jeune journaliste de la presse locale. Au lieu d’entendre ces demandes sociales, le régime n’a reculé devant aucun mensonge pour tenter d’isoler les protestataires, décrits comme des trafiquants de haschich, accusés de semer la « fitna », la discorde entre les musulmans, ou présentés comme des marionnettes d’Alger et du Front Polisario, le mouvement qui lutte pour l’indépendance du Sahara occidental. « Jamais le Rif ne retrouvera la paix tant que nos revendications ne seront pas satisfaites, prévient la mère de Nabil Ahamjik, le numéro 2 du mouvement, détenu à Casablanca. Nos enfants ne sont ni des criminels ni des agents de l’étranger. Ils ne font que réclamer une vie digne. Au lieu de les accuser de séparatisme, l’État ferait mieux de répondre ­sérieusement à leurs demandes légitimes. » Pris au piège de sa stratégie répressive, le pouvoir semble aujourd’hui tiraillé entre une aile conciliatrice et des faucons prêts à tout pour faire tomber le vent de contestation qui souffle déjà bien au-delà du Rif. Dès le 21 juin, la Coalition marocaine des instances des droits de l’homme (CMIDH) publiait un rapport faisant état de « tortures, humiliations et menaces de viol » sur les détenus. Allégations de tortures et de sévices sexuels confirmées par le très officiel Conseil national des droits de l’homme (CNDH) dans des conclusions qui n’auraient jamais dû fuiter. De quoi déclencher l’ire des barbouzes de la direction générale de la sûreté nationale (DGSN), qui ont publiquement exprimé leur « rejet catégorique de ces accusations ». Circulez, au Maroc, la torture, ça n’existe pas…