Fin de route pour le mouvement national palestinien

 

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ORIENT XXI MAGAZINE HUSSEIN AGHA AHMAD SAMIH KHALIDI > 15 SEPTEMBRE 2017

Poursuite inexorable de la colonisation, divisions entre le Fatah et le Hamas, impasses diplomatiques : le rêve d’indépendance des Palestiniens semble brisé. Leur mouvement national a atteint le bout de la route qu’il avait empruntée après la défaite de 1948 puis l’occupation de toute la Palestine en 1967. Il lui faut maintenant se réinventer pour s’adapter à un monde totalement transformé et s’appuyer sur la sympathie internationale pour sa cause.

Alors que Donald Trump se prépare à une nouvelle tentative de résolution du conflit israélo-palestinien, le sol bouge sous ses pieds. Si la volonté d’Israël de proposer un accord acceptable est de plus en plus sujette à caution — rien ne laissant supposer que ses conditions s’assoupliront avec le temps —, les Palestiniens glissent vers l’inconnu. Avec la décadence lente mais certaine de la scène politique palestinienne, le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas (Abou Mazen) représente la dernière chance de parvenir à un règlement négocié : il est le seul dirigeant national palestinien encore en lice disposant d’une autorité suffisante – quoique déclinante — pour signer et ratifier un accord. Pour le président Trump et son équipe, ainsi que pour tous ceux qui cherchent à mettre fin à ce conflit vieux de plus d’un siècle, il ne devrait y avoir aucun doute quant à l’urgence du moment. Après Abbas, il n’y aura plus d’autres dirigeants palestiniens véritablement représentatifs et légitimes, ni de mouvement national cohérent pour le soutenir sur le long terme.

Pendant six jours, fin novembre et début décembre 2016, le Fatah, le mouvement de libération nationale palestinienne, a tenu son septième congrès à Ramallah, capitale de facto de l’AP. Malgré les longs discours et l’apparence festive, la conférence n’a pas fait grand-chose pour dissiper le sentiment de la lente agonie d’un mouvement autrefois vibrant. Longue dans son déroulement mais courte sur le fond, la réunion n’a guère abordé les défis politiques croissants auxquels le peuple palestinien est confronté. Le congrès n’a été qu’une confirmation de l’ordre actuel et une réaffirmation de son contrôle total et sans précédent sur le Fatah, l’Autorité palestinienne et son ostensible parent, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

NUL SUCCESSEUR À L’HORIZON

Le mouvement national palestinien fondé et dirigé par Yasser Arafat et incarné par l’AP, le Fatah et l’OLP durant le dernier demi-siècle vit ses derniers instants. Au fur et à mesure que ses institutions se flétrissent et que ses dirigeants s’évanouissent, nul successeur susceptible de s’imposer n’apparaît à l’horizon.

Ce sont les accords d’Oslo de 1993 qui ont été à la fois le plus grand accomplissement politique du mouvement national palestinien et le début de son lent déclin. À partir de cette date, l’AP a été prise en tenailles entre sa mission révolutionnaire originelle et ses nouvelles responsabilités de proto-État, avec ses institutions civiles, bureaucratiques et de sécurité. Avec à sa tête son leader historique, le mouvement national a cherché pendant un certain temps à concilier ses missions contradictoires. Cependant, à la mort d’Arafat, le Fatah a perdu non seulement le fondateur et le leader de sa phase militante, mais aussi sa raison d’être. Sans « lutte armée », le mouvement national n’avait pas d’idéologie claire, ni de discours spécifique, ni d’expérience ou de caractère distinctif. En l’absence d’un État authentique et indépendant, il n’a pas pu se transformer en parti au pouvoir, comme l’a fait, par exemple, le Congrès national africain en Afrique du Sud. Il est resté inachevé et en suspens : un mouvement de libération finalement peu libérateur, enfermé dans un processus de négociation stérile, et privé des moyens de gouverner par l’effet combiné de l’acharnement israélien et de ses propres insuffisances.

Après le décès d’Arafat et de la plupart de ses compagnons, la capacité du Fatah à faire tenir ensemble ses parties fracturéess’est amoindrie. Le milieu social et politique de Cisjordanie et de Gaza, imprégné d’influences claniques et personnelles, a mis en lumière les fiefs locaux et les tensions profondes. Séparé de son histoire dans les pays d’exil, et sans justification pour remplacer son élan originel, le Fatah s’est enlisé dans des querelles mesquines de territoires et de chapelles. Cette situation a été aggravée par l’incapacité de ses dirigeants à attirer du sang neuf. Contrairement à l’expérience de l’exil qui a constitué un lien unificateur, celle des territoires n’a jamais réussi à produire des dirigeants capables de bâtir une véritable nation à partir d’éléments très localisés. La puissante influence des liens locaux a rendu presque impossible pour un Hébronite de disposer d’une base populaire à Ramallah, ou pour un Gazaoui d’avoir une voix crédible en Cisjordanie.

L’OLP A PERDU SON STATUT DE REPRÉSENTATION

Sans nouveaux dirigeants, sans preuve convaincante de validation, sans succès marqué du gouvernement, sans progrès vers la paix, avec des liens fragiles à son environnement d’origine à l’étranger et un contexte local ébranlé par les querelles mesquines et les antagonismes régionaux, le Fatah a fondamentalement disparu en tant que véritable acteur politique.

Le mouvement national était construit sur la représentation, le militantisme et les réalisations. Il représentait fidèlement et énergiquement le plus large éventail de sentiments nationaux palestiniens, du plus viscéral au plus rationnel, et il a recréé les Palestiniens oubliés en tant qu’acteurs centraux de leur propre drame et comme cause digne d’être reconnue dans le monde entier. Une cause parfaitement symbolisée par l’allocution d’Arafat devant l’Assemblée générale des Nations unies en 1974. Mais aujourd’hui, aucun de ces éléments de réussite n’est manifeste. L’OLP a perdu son statut de représentant de la cause palestinienne ; les factions vieillissantes qui siègent encore dans ses conseils ont très peu --- voire aucune — extension, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de la Palestine. L’esprit militant et le dynamisme se sont déplacés dans la rue, sans aucune organisation ni direction politique claire. Et les réalisations de l’AP/OLP ont été en grande partie purement formelles, pour ne pas dire en trompe-l’œil : un statut plus avancé en tant qu’« État observateur » à l’ONU, mais sans amélioration tangible de la situation sur le terrain.

La direction d’Arafat faisait partie intégrante du dynamisme du mouvement national palestinien, et le passage de relais à Abbas s’est déroulé sans heurts parce que ce dernier s’est situé dans la continuité des moments fondateurs du mouvement national. Abbas aurait peut-être eu besoin de véritables élections pour consolider sa position et être mieux accepté par la communauté internationale, mais, sans ses références révolutionnaires antérieures et son association avec Arafat, sa légitimité aurait été remise en question dès le début. Abbas ne voulait ni ne pouvait remplacer Arafat. Sa réputation auprès de son peuple a été profondément ébranlée par son engagement persistant et stérile dans le processus de paix, son opposition inflexible à la lutte et son dévouement sans faille à la coopération sécuritaire avec Israël.

Alors qu’il outrepassait son mandat électoral initial, le système politique palestinien a développé bon nombre des caractéristiques d’un régime présidentiel unipersonnel, mais sans l’élan d’un dirigeant populaire. Les années suivantes ont été marquées par une tendance croissante à la centralisation sans modération, au gouvernement par décrets et à la concentration du pouvoir. D’autres instruments de gouvernement ont été mis en sourdine, et un effort déterminé a été fait pour contrôler ce qui restait des structures en décomposition du Fatah et pour réduire au silence les véritables dissensions politiques. Ce qui était autrefois un débat politique animé, mais aussi houleux, nourri, toléré et souvent exploité par les dirigeants, s’est transformé en un discours morne et triste, formaté par des directives politiques et poussé par la peur de la répression et la perte de position au sein d’une bureaucratie toujours croissante. Une distinction a été faite entre « président » et « leader », et pas nécessairement d’une manière qui serve l’un ou l’autre.

LES SUCCÈS D’ABBAS

Les années Abbas ont cependant vu des avancées positives. Sa politique de paix a fourni à l’AP un formidable « pare-feu » contre une pression internationale associée à la violence passée du mouvement national palestinien, et a contribué à faire monter un sentiment de malaise face à l’occupation d’Israël. Pour certains, c’est en soi une réalisation nationale majeure. L’AP a bénéficié de soutiens en tant qu’État potentiel et, depuis 1994, des questions courantes en matière de gestion municipale, de santé, d’éducation et d’autres fonctions ont été mises entre des mains palestiniennes pour la première fois.

L’attachement obstiné d’Abbas aux négociations, à la diplomatie et à la non-violence a transféré le fardeau de l’autre côté. Alors que les aptitudes de la direction israélienne en la matière sont largement contestées, l’image internationale d’Abbas en tant qu’homme de paix est intacte. En même temps, il a réussi à tenir compte des revendications historiques et fondamentales des Palestiniens et ne s’est jamais éloigné des objectifs de l’OLP : un État le long des frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale et une solution juste au problème des réfugiés. Il a mis un terme au chaos de la deuxième Intifada. Il n’a pas cessé de cultiver ce qui reste du camp de la paix israélien et de dialoguer avec des dirigeants des communautés juives à l’étranger. Peut-être plus important encore : il a réussi à protéger le peuple palestinien contre une grande partie de la violence et de la destruction du « printemps arabe » et l’expansion des mouvements salafistes et djihadistes en Cisjordanie.

Dans l’ensemble, l’ère Abbas a rehaussé la position morale des Palestiniens et donné une impulsion à leur cause et à leur récit. Mais ces succès risquent d’être éclipsés par de nouveaux défis. Abbas a peut-être contribué à étayer la légitimité de la cause palestinienne, en particulier en Occident, mais il n’a pas réussi à exploiter ce succès dans les négociations de paix, à changer le statu quo inacceptable, ni à obtenir le soutien populaire pour relancer un mouvement en perte de vitesse. Les treize années de sa gouvernance n’ont pas produit de changement significatif dans la position d’Israël, dont les conditions pour un règlement du statut final sur des questions telles que Jérusalem, la sécurité et l’étendue de la souveraineté palestinienne se sont au contraire considérablement durcies.

En outre, la volonté des Palestiniens de s’engager sur la voie de la négociation jusqu’à ses conclusions logiques a été freinée par la perception qu’ils étaient en train de gagner la bataille morale et psychologique. L’effet paradoxal a été de rendre plus difficile la conclusion d’un accord avec Israël, car il leur semblait que d’autres parties influentes pourraient faire le travail.

DES NÉGOCIATIONS DE PAIX DISCRÉDITÉES

Au cours de la dernière décennie, on a également assisté à une série de démarches diplomatiques palestiniennes apparemment incohérentes et irréfléchies : l’accueil du rapport Goldstone en 2011 puis le retour en arrière ; la guerre de Gaza en 2008 ; les menaces peu convaincantes des hauts responsables palestiniens de démanteler l’AP ; la survente de la tentative de créer des faits internationaux en intégrant des institutions onusiennes ; la poursuite d’initiatives désespérées et futiles comme les propositions, en 2016, de l’ancien président français François Hollande pour une conférence internationale ; et l’échec des progrès diplomatiques, même dans l’ombre d’une administration américaine relativement bienveillante. Par conséquent, c’est la notion même de « négociation de paix » qui a été discréditée et reléguée au second plan, suscitant l’incrédulité et la profonde apathie des Palestiniens, et affaiblissant encore davantage la crédibilité politique et la position du mouvement national.

La mise en cause croissante de la coopération sécuritaire est ce qui résume le mieux le dilemme de l’AP. Elle a pour objectif de servir l’intérêt national en empêchant tout ce qui risque d’entraîner une réaction israélienne disproportionnée. Pourtant, cette coopération finit par servir Israël en allégeant le coût de l’occupation et en contribuant à la perpétuer. La fonction première de toute autorité est d’assurer la sécurité des personnes qu’elle représente. Les forces de sécurité de l’AP ne peuvent pas faire grand-chose pour défendre leur propre peuple, ni dans les territoires ni à l’étranger — où résident au moins la moitié des quelque douze millions de Palestiniens —, face aux menaces de tiers, aux attaques israéliennes individuelles, à la violence des colons ou à l’armée israélienne. Les Palestiniens sont donc doublement vulnérables, devant l’écrasante puissance israélienne et le durcissement de leurs propres forces de sécurité. Dans la mesure où la coopération sécuritaire est considérée comme une fonction auxiliaire de l’occupation, elle a accru le sentiment d’impuissance et de perte de contrôle et a détourné la colère et la frustration populaires de la lutte pour la liberté et l’indépendance. Les Palestiniens seraient-ils mieux servis par une confrontation brutale avec l’occupation sans la médiation de l’AP ? Pas sûr, mais l’impact corrosif cumulatif du rôle de bouclier et de sous-traitant de la sécurité israélienne est indéniable, surtout s’il n’y a pas de retombées politiques.

La perte de foi en un règlement négocié n’est que le reflet d’une perte de confiance dans les organismes qui ont cherché dans cette voie. Dans la mesure où le Fatah, l’AP et l’OLP ont choisi la solution à deux États, leurs échecs — de la libération à la gouvernance puis au rétablissement de la paix — ont affaibli jusqu’à l’objectif lui-même. Outre le gonflement bureaucratique de l’AP, presque toutes les composantes de la société palestinienne ont été aliénées par les méthodes et les pratiques de leurs organes représentatifs et ont perdu toute confiance dans leur diplomatie. Ce qui était perçu comme un programme d’unité nationale est maintenant considéré avec un scepticisme et une indifférence profonds.

UN ENVIRONNEMENT ARABE TOTALEMENT BOULEVERSÉ

Bien sûr, tous les changements ne sont pas venus de l’intérieur. Il ne fait aucun doute que l’environnement régional et international s’est recomposé de manière défavorable. Le tiers-mondisme d’autrefois, quand la lutte nationale palestinienne trouvait un foyer naturel dans les mouvements libérateurs et anticoloniaux de l’Algérie et du Vietnam n’existe plus. La période récente a vu un mouvement dans la direction opposée. S’il existe à présent une meilleure compréhension de la cause palestinienne en Occident, beaucoup d’anciens alliés du tiers-monde ont préféré l’intérêt économique à l’engagement idéologique. Certes, il y a le soutien indéfectible de l’Inde pour les Palestiniens à l’ONU, mais aussi les relations commerciales en pleine ascension et les accords militaires entre la Chine et Israël.

L’environnement arabe a également clairement changé. Le Fatah était à l’origine aussi une affirmation de « l’indépendance de la volonté » palestinienne face à l’hégémonie arabe, car c’était une révolte contre le pillage israélien de la patrie. Malgré de nombreux conflits politiques et des confrontations sanglantes avec plusieurs États arabes comme la Jordanie, la Syrie et le Liban, l’OLP a continué à tirer son soutien politique et financier de son arrière-pays, des États du Golfe et d’une base populaire qui était profondément favorable à la lutte palestinienne. Le Fatah et l’OLP ont peut-être été en grande partie dépendants de l’aide arabe, mais la multiplicité des sources et les rivalités constantes entre les Arabes eux-mêmes laissaient au mouvement une grande marge de liberté. Si une source de financement et de soutien était coupée, on avait toutes les chances d’en trouver une autre. Et malgré un degré élevé de dépendance financière, le mouvement a maintenu sa liberté d’action politique : le soutien fatal de l’OLP à une solution à deux États en 1988 et aux accords d’Oslo de 1993 ont été des décisions palestiniennes « indépendantes », prises sans l’accord plus large des pays arabes, sans tenir compte de leur opinion à l’époque.

Dans les turbulences régionales et la violence de ces dernières années, les Palestiniens ont perdu leur habileté de manœuvre parmi des partis arabes aux intérêts contradictoires, et ils sont devenus plus dépendants d’autres soutiens extérieurs. Au fur et à mesure que l’aide financière arabe diminue, un nouveau bloc d’États comprenant l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis estime que les pays arabes ont leur mot à dire sur le sort de la Palestine, ce qui réduit de fait l’indépendance de l’OLP. De même, l’AP est devenue de plus en plus tributaire du flux de fonds en provenance des États-Unis et de l’Union européenne, ainsi que de la bonne volonté d’Israël pour répondre aux besoins quotidiens de la population dans les territoires. Auparavant utiles à l’intérieur du mouvement pour maximiser sa liberté d’action, les multiples sources de soutien extérieur sont désormais un moyen de contraindre les Palestiniens.

UN NOUVEAU LEADER ÉLU EN CISJORDANIE ?

L’ère post-Abbas est lancée dans une course au parcours inexploré et imprévisible. L’héritage historique et l’empreinte de la légitimité des pères fondateurs disparaissent. Les réfugiés palestiniens et la communauté élargie en exil n’ont aucun véritable pouvoir d’action ni moyen d’expression pour exprimer leur volonté. Le conflit permanent entre le Fatah et le Hamas, les troubles à Gaza et en Cisjordanie et les échecs institutionnels de l’AP dénotent une forme de leadership de plus en plus rétréci et fragile, qui repose davantage sur des élections formelles et, par conséquent, sur des motifs moins solides ni véritablement représentatifs.

Un leader élu en Cisjordanie, sans continuité avec le mouvement national disparu, peut ne pas être rejeté ouvertement par les composantes divisées du peuple palestinien, mais il aura un attrait et une autorité nationale limités. Contrairement à un leader plébiscité, un dirigeant élu à une courte majorité ou choisi comme un compromis entre les différentes factions ne peut prétendre représenter ceux qui se trouvent en dehors de sa circonscription ou parler en leur nom. Il est peu probable qu’un tel leader puisse compter sur le soutien majoritaire ou le rassembler si des décisions d’importance nationale sont en jeu. Le pouvoir d’Abbas découle du fait que ceux qui pourraient autrement critiquer ou rejeter un accord respecteront ses termes. Sa signature ne confère pas seulement une légitimité à un accord, elle absout les opposants de toute responsabilité pour les concessions qu’il peut entraîner. Malgré ses limites, Abbas est peut-être le dernier leader palestinien bénéficiant de l’autorité morale et de la légitimité politique pour parler et agir au nom de l’ensemble de la nation sur des questions existentielles vitales, comme celle d’un accord final avec Israël.

L’APPAREIL DE SÉCURITÉ PUISSANT ET STABLE

Si le nouveau leadership palestinien est moins représentatif que son prédécesseur, dispose-t-il encore d’un mandat pour conclure un éventuel accord futur avec Israël ? Le doute renforce nécessairement l’absence de volonté côté israélien — déjà évidente dans l’insistance du premier ministre Benyamin Nétanyahou à répéter qu’Israël ne cédera « jamais » le contrôle de la sécurité sur la Cisjordanie. Cela affecte également le rôle et la posture de tiers facilitateurs ou promoteurs d’un accord — comme les États-Unis —, et son contenu éventuel serait encore moins susceptible de se rapprocher des termes palestiniens pour un règlement. La récente vague de réunions organisées par la Turquie, l’Égypte, l’Iran, et même la France et la Hollande peut inaugurer une nouvelle phase dans laquelle l’OLP fait face à une pression croissante pour défendre sa légitimité de « représentant unique et légitime » du peuple palestinien.

Vingt-quatre ans après Oslo, l’appareil de sécurité est peut-être l’institution la plus durable et la plus puissante engendrée par l’AP. Alimentées et renforcées par Israël, les États-Unis et les principaux partis européens et arabes dans le cadre du processus de réforme post-deuxième intifada et conçues pour contrôler la violence et la dissidence interne, les forces de sécurité de l’AP sont devenues le bras le plus efficace, visible et fonctionnel de la gouvernance palestinienne. En l’absence d’institutions juridiques et politiques compensatrices, de mouvements populaires organisés ou d’organes représentatifs compétents, les forces de sécurité ne peuvent qu’être fortement tentées de combler le vide d’une fragile direction nationale, ne serait-ce que pour éviter un effondrement institutionnel général.

Même si le Fatah s’est effondré, sa base est restée en suspens au lieu d’être drainée vers des alternatives. Plus nationalistes qu’islamistes dans leurs inclinations politiques et leurs perspectives, les Palestiniens n’ont pas été vraiment attirés par le Hamas. Le défi initial du Hamas a émergé de l’adoption de la lutte armée au moment où le Fatah et les autres factions avaient commencé à la rejeter, mais son expérience militante n’a pas connu plus de succès que celle du Fatah. L’histoire de la résistance de Gaza a peut-être contribué à convaincre Israël d’évacuer la bande en 2005, mais la souffrance qui en a résulté n’a pas pu servir de modèle ni de source d’inspiration aux Palestiniens. Dans l’isolement et sous un siège israélien permanent, la gouvernance du Hamas sur dix ans a été de surcroit marquée par les mêmes accusations de corruption, d’incompétence et de lourdeur que l’AP à Ramallah. En ce qui concerne la lutte armée, la diplomatie et la gouvernance, ceux qui souhaitent que le Hamas remplace le Fatah auront bien du mal à démontrer que le premier est parvenu à ses fins là où le second a échoué.

Dans une vie antérieure, le Fatah avait réussi à neutraliser une tendance islamiste en la diluant dans une aspiration nationale plus large intégrant un solide courant de gauche. Quand le Fatah a pris le commandement de l’OLP, il a laissé un espace pour que d’autres s’expriment, agissent et soient entendus. Ceci dit, à l’heure actuelle, une OLP qui inclurait le Hamas et le Fatah ne serait ni véritablement nationale ni authentiquement islamiste, mais un arrangement de circonstance entre des forces contradictoires et concurrentes tirant dans des directions stratégiques opposées. Outre la question épineuse du leadership, il serait difficile de maintenir une telle entité mixte et conflictuelle.

LE RÔLE DES ARABES D’ISRAËL

Si la phase initiale du mouvement national est née de l’exil et que la seconde a été axée sur les territoires occupés après la guerre de 1967, une troisième phase en plein essor semble résulter de l’effet combiné des perspectives décroissantes d’un règlement négocié à deux États et des frontières de plus en plus floues entre Arabes et juifs sur le territoire. Les colonies israéliennes ont peut-être effacé les frontières de 1967 dans une direction, mais cinquante ans d’occupation ont également contribué à gommer la frontière dans l’autre sens. Après des décennies de relations tendues entre Palestiniens et citoyens arabes d’Israël, les dernières années ont vu une interaction croissante entre les élites politiques et intellectuelles à travers les frontières.

Beaucoup de Palestiniens ont commencé à reconnaître le rôle national de leurs frères en Israël et à rechercher les moyens par lesquels l’identité palestinienne en lambeaux pouvait être raccommodée. Avec l’expiration du mouvement national « à l’extérieur » de la Cisjordanie et de Gaza et peu de perspectives d’autorégénération de « l’intérieur », les citoyens palestiniens d’Israël ont hérité d’une nouvelle phase de la lutte. Ils se sont révélés résistants et flexibles sur le plan politique et ont démontré une vitalité et un dynamisme qui pourraient même augurer un renouveau nationaliste. À la lumière des conditions sensibles dans lesquelles ils opèrent, de leur masse critique relativement faible, de leur isolement continu et de leurs liens ténus avec les autres secteurs du peuple palestinien, croire qu’ils pourraient supplanter l’ancien mouvement national ou assumer ses responsabilités ou ses fonctions plus immédiates est peut-être une vision trop optimiste. Pourtant, malgré leurs différences personnelles et politiques, leurs dirigeants audacieux et leur compréhension de plus en plus fine d’Israël peuvent les positionner pour articuler avec confiance les thèmes traditionnels des aspirations et des luttes nationales palestiniennes. Ce serait une transformation remarquable.

L’HISTOIRE ET LA CONSCIENCE DU MONDE

Les hommes politiques de la droite israélienne ont souvent fait valoir que les racines du conflit actuel étaient bien antérieures à 1967. L’affirmation selon laquelle les origines du conflit s’étendent beaucoup plus loin est incontestable. Oslo a cherché à échanger 1948 contre 1967, c’est-à-dire à repousser dans l’ombre les véritables origines du conflit pour un règlement politique qui offrait une réparation partielle axée uniquement sur la situation postérieure à 1967. Mais Oslo n’a pas pu contourner l’histoire, et ses limites n’ont fait que souligner la difficulté qu’il y a à ignorer les racines profondes de la lutte en Palestine. Cela s’est manifesté dans le virage à droite progressif d’Israël, ainsi que par l’influence croissante des religieux sur les leviers du pouvoir et du discours public, l’activisme des mouvements coloniaux et d’extrême droite et les tensions accrues entre les juifs et les populations arabes.

Un processus similaire a cours du côté palestinien, avec l’exigence de plus en plus impérieuse du droit au retour, et dans les démarches pour documenter et commémorer la Nakba et la dépossession de 1948. La demande israélienne de reconnaissance d’Israël en tant qu’État juif a suscité en retour la réaffirmation du caractère arabe de la terre et le renforcement du récit historique palestinien.

Les Palestiniens en exil ne peuvent plus compter sur une voix aussi reconnue que celle de l’OLP à son apogée, mais la jeune génération n’a montré aucun signe d’amnésie ou de désengagement. Le désespoir né de l’inefficacité du processus de paix a ranimé ses parties disparates et capté son imagination. Alors que la diaspora proche peut être assiégée et subir une pression sans précédent, en particulier en Syrie et au Liban, de nombreux groupes dispersés sur des rivages plus lointains en appellent à la justice. La visibilité croissante et la sympathie internationale pour la cause palestinienne, parallèlement à l’érosion lente de la position politique et morale d’Israël — en particulier en Occident — ont créé un contexte plus ouvert et plus accueillant pour l’activisme palestinien, comme en témoignent les nombreux soutiens à la campagne Boycott désinvestissement sanctions (BDS) et à divers groupes d’activistes à l’extérieur comme à l’intérieur des campus universitaires.

Le mouvement national palestinien historique peut bien avoir été brisé et son successeur n’être ni repérable ni imminent, les Palestiniens ne disparaîtront pas facilement. La région peut être engloutie dans les flammes, les revendications palestiniennes de justice et de liberté sont désormais implantées dans la conscience d’une grande partie du monde, tandis que les pratiques d’Israël ont rongé les valeurs que ce pays met en avant.

L’idée d’une résolution globale et négociée intégrant tous les éléments fondamentaux du conflit a probablement échoué. Ce que l’on appelait « le problème palestinien » pourrait maintenant être redéfini et restructuré en une série de défis, chacun d’entre eux nécessitant sa propre forme de réparation : les perspectives évanouies du projet national original en matière d’autodétermination, de création d’un État et de droit au retour ; l’aliénation des peuples à leurs représentants formels ; les réalités de la division Gaza-Cisjordanie ; les tribulations de la diaspora ; et la lutte quotidienne contre l’occupation et pour l’égalité des droits en Israël.

INVENTER UN NOUVEAU NATIONALISME

L’avenir est incertain. La solution à deux États peut encore connaître un sursis tardif mais ses chances de concrétisation s’amenuisent. Les aspirations nationales palestiniennes peuvent être ramenées dans le giron arabe, comme avant l’existence du mouvement actuel. D’autres possibilités existent. Les Palestiniens d’Israël peuvent être tentés de prendre l’initiative. La diaspora peut encore exploser de manière radicale et mal définie. Les énergies malignes au service du djihadisme peuvent être redirigées vers une guerre religieuse entre musulmans et juifs, avec Jérusalem dans le viseur. Le conflit peut être replacé dans ses origines historiques de lutte sur toute la Terre sainte, rouvrant de vieilles blessures, en infligeant de nouvelles et redéfinissant les conditions de résolution du conflit.

L’étincelle patriotique peut encore coexister avec la haine de l’occupation et le désir d’une vie libre et normale. Mais un mouvement national nécessite un véritable engagement de masse dans une vision politique et un projet qui dépasse l’échelon régional, les divisions de clans et de classes, et un leadership défini et reconnu légitime qui l’habilite à agir au nom de son peuple. Ce n’est plus le cas du Fatah, de l’AP ni de l’OLP.

Quoi qu’il en soit, les Palestiniens devront peut-être reconnaître que le nationalisme d’antan et la « libération nationale » ne sont plus la clé pour mobiliser dans le monde d’aujourd’hui et qu’ils doivent adapter leur lutte et leurs aspirations aux nouvelles réalités mondiales. Les liens qui relient les composantes du peuple palestinien restent solides et robustes, mais le nationalisme à l’ancienne et ses moyens usés ne sont sans doute plus le moteur de leur empowerment. Parce que le nationalisme lui-même a changé, les Palestiniens doivent rechercher de nouveaux moyens d’exprimer leur identité politique et leurs espoirs, de manière à ne pas reproduire les erreurs du passé.