Accueil > Idées | Par Pablo Pillaud-Vivien | 10 novembre 2017

La liberté de la presse confisquée par Charlie Hebdo ?

Charlie Hebdo accuse, dans sa dernière une, Edwy Plenel d’avoir fermé les yeux sur les agressions dont Tariq Ramadan est aujourd’hui accusé. Une mise au piloris sans preuve. D’où le soutien sans faille de Regards au patron de Mediapart et à ses équipes.

S’il est bien une liberté dont la privation entraîne toutes les dérives, c’est bien celle de la presse. Socle essentiel de nos démocraties contemporaines, la presse libre mérite les combats qui sont menés en son nom : les dictatures, qu’elles soient idéologiques, politiques ou financières, ne doivent jamais réussir à mettre au pas les médias, il en va de la vitalité de nos pensées, collectives comme individuelles.

Dans cette bataille acharnée, Charlie Hebdo, c’est un peu notre modèle absolu. Tour à tour héros qui rit, héros qui pète, héros qui pleure, héros qui meurt, il synthétise ce que la presse française fait de plus irrévérencieux : les puissants à quatre pattes, les monothéismes les couilles à l’air, les conservateurs au bordel, les dominés sur les chiottes. Tout le monde – ou presque – y passe.

Et récemment, c’est Edwy Plenel, le patron de Mediapart, qui en a fait les frais. La raison ? Le fait qu’il aurait supposément fermé les yeux sur les viols et violences d’un certain Tariq Ramadan. Supposément parce que Charlie Hebdo, pas plus que Manuel Valls ou Caroline Fourest, n’a de preuve tangible de ce qu’il affirme. Certes, Edwy Plenel a fait deux conférences auxquelles était aussi invité Tariq Ramadan – comme bien d’autres à ses côtés d’ailleurs parmi lesquels Edgar Morin qu’aucun ne soupçonnera de complaisance à l’égard des fondamentalistes illuminés – et son média lui avait consacré une longue et minutieuse enquête, signée Mathieu Magnaudeix, en 2016 sans qu’on comprenne réellement les liens de cause à effet. La faute, sûrement, à Harvey Weinstein pour qui tout le monde savait et qui a induit une présomption de connaissance nécessaire pour quiconque fréquente une personne accusée de violences faites à des femmes. Mais passons. Car il y a bien plus grave.

Car oui, la une de Charlie Hebdo est profondément calomnieuse ! Elle n’est assise sur aucune rigueur journalistique, éthique ou morale (et, fait assez rare pour être remarqué, elle n’a pas vocation à être drôle). Mais chez Charlie, comme pour les unes qui frisent le sexisme, l’antisémitisme ou le racisme, on en fait un étendard de l’anti-politiquement correct sur le mode « ta fille est morte en allant à la synagogue, je chie dans sa tombe avec une merde en forme de croix gammée ».

Seulement, il ne s’agit plus là de l’énième trait d’irresponsabilité chronique et revendiquée de Charlie@ : non, en l’occurrence, il s’agit d’une grave accusation, moralement et pénalement répréhensible à l’encontre d’Edwy Plenel. Sûrement inconsciemment (c’est la moindre des choses que de leur laisser ce crédit), ils ont même pompé l’Affiche rouge de 1944… Alors puisque le journal satirique refuse de se poser la question, posons-nous la à sa place (c’est ça qui est génial avec un journal de blagues, c’est qu’on peut réfléchir pour lui) : peut-on stigmatiser à l’emporte-pièce, accuser sans motif, vouer aux gémonies sans raison valable ? De notre Regards, nous n’avons pas de réponse pré-faite – c’est impossible et nous privilégions le débat face aux seules certitudes. En revanche, nous savons une chose : la liberté ne se saurait en aucun cas justifier la bêtise, voire l’ignominie. Nous n’avons ainsi jamais compris la joie ou l’excitation du pyromane compulsif qui fout le feu à une forêt en plein mois d’août.

Le climat est délétère. Nauséabond. L’époque actuelle chavire beaucoup d’esprits – à l’instar d’un Manuel Valls dont l’égarement hagard ne finit plus de nous étonner – et l’on ne sait parfois plus comment aborder certains sujets avec l’intelligence qu’il faut. Les femmes et les hommes politiques en premier lieu peinent maintenant souvent à s’exprimer sur certains sujets car ils craignent, malgré toutes les nuances qu’ils pourraient apporter à leurs propos, que ceux-ci soient mal interprétés. Ainsi du silence d’une grande partie de la gauche sur la une de Charlie Hebdo sur Tariq Ramadan et le sixième pilier de l’islam et des menaces de mort qui en ont découlé. Ou de la polémique entre Charlie et Mediapart.

Alors oui, les violences faites aux femmes, l’islam et le pouvoir : c’est de la matière éminemment inflammable et on a le droit d’en parler en tant que tel. Mais balancer là-dedans Edwy Plenel qui n’a aucun rapport avec le schmilblick, c’est assez dégueulasse pour être noté. Et cela vaut, sans tergiverser, un soutien total à Mediapart ainsi qu’à toutes ses équipes - parce que la liberté de la presse ne saurait être confisquée par la seule perspective de Charlie Hebdo. A bon entendeur, salut.