Je considère ce débat nécessaire et je publie ici ce qui le nourrit.

Cela dit, il doit rester respectueux des personnes et n'avoir pour seul

objet que la construction politique la plus crédible, la plus efficace, la plus 

grande, pour en finir avec la loi destructrice du profit, pour

donner au peuple sa place dans tous les domaines de la vie sociale

et politique.

Je partage bien des points de vue que développe depuis longtemps Roger

Martelli et d'autres, et je suis convaincu que si d'aventure, on les

sous-estimait, cela nuirait considérablement à cette nécessaire

construction politique rompant avec les tactiques d'appareils et donnant

toute leur place aux Citoyens engagés.

Pour l'Egalité et l'Emancipation.

 

                                                                                              JCS

 

Regards

 

Par Catherine Tricot, Roger Martelli | 14 février 2018

 

Réponse(s) à Manuel Bompard

 

Le coordinateur de la France insoumise, Manuel Bompard, vient de publier sur son blog une réplique à l’article "La cohérence discutable d’Adrien Quatennens" paru sur notre site. Catherine Tricot, la gérante de la SCOP Les Editions Regards et Roger Martelli, co-directeur de la revue Regards, ont tenu à lui répondre. Le débat est ouvert.

Contrairement à ce qu’écrit Manuel Bompard en introduction de sa note de blog, il ne s’agissait pas d’un article contre Adrien Quatennens, mais d’une discussion de l’interview qu’il venait de donner au JDD. Chacun peut en juger. La distinction entre critique et attaque personnelle doit absolument être faite. Sinon, le débat n’est plus possible. Manuel Bompard ne la fait pas toujours. Il m’attaque personnellement et me met en cause sur des faits qui ne sont pas connus de tous et qui touchent aux choix que j’ai fait de longue date, celui de la refondation communiste et celui de la liberté hors des appareils. Et c’est ainsi que Regards existe, en Scop, sans aucun soutien partisan et auquel je consacre mon temps militant, en dehors de mon travail et en plus de mes engagements en faveur du droit à la ville.

Depuis quinze ans, Regards est une revue engagée, de qualité et un site Internet regardé et discuté. Nous nous attachons à produire de la réflexion, des débats, à le faire avec des mots et dans des formes qui renouvellent les référentiels. C’est notre contribution aux questions profondes et multiples auxquelles la gauche de transformation sociale est confrontée. Il y a l’apport de la France insoumise mais il n’y a pas que la France insoumise et tout n’a pas commencé avec la France insoumise.

On touche là au problème que je voulais soulever et que le papier de Bompard remet en lumière. Il doit être possible et même souhaité que l’on puisse discuter, exprimer un désaccord, une divergence. Je pense que la situation extrêmement critique dans laquelle se trouve notre gauche en Europe et en France le mérite.

J’en profite pour établir quelques faits. Lorsque j’ai été invitée à participer à l’espace politique autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, j’ai toujours dit que je n’engageais pas la revue. C’est notre principe de rester hors des appareils. Il est juste de dire que je ne suis pas restée dans cet espace politique. Je l’ai quitté quand il fut clair que ce lieu n’était pas un lieu d’échange et de construction partagée. En revanche il est faux de dire que j’ai quitté le navire et plus encore que j’ai attendu la décision du PCF pour m’engager au côté de la candidature de JLM. 

Pour m’en tenir à des engagements publics, je participais en septembre 2016 à un débat à la fête de l’Humanité sur le stand du Parti de gauche en faveur de cette candidature. Dans cette période également, j’ai eu l’occasion de dire de façon véhémente et solitaire mon soutien à cette candidature lors d’une réunion d’intellectuels et d’acteurs du mouvement social provoquée par Pierre Laurent. Enfin, qui veut retrouver les articles publiés sur le site de Regards jugera de la non ambiguïté de ma position, de celle de Roger Martelli et de Clémentine Autain.

Que Manuel Bompard ne sache rien de mes engagements, de nos engagements, n’a aucune importance. Cela ne lui donne pas le droit de broder et de disqualifier un propos sur cette base. Qu’il soit remercié de considérer que les questions posées sont sérieuses. Que soit créés des espaces, des temps, des lieux pour en débattre sereinement, c’est le vœu que je formule.

Catherine Tricot

* * *

Manuel Bompard vient de publier sur son blog une réponse à l’article de Catherine Tricot paru sur le site de Regards [1]. Au-delà des attaques contre la rédactrice, c’est l’esprit du journal qu’il cible. Je me tiens donc pour mis en cause à part égale par le coordinateur de la France insoumise.

Voilà que Regards est désormais un refuge du vieux monde, et même le « bras armé » d’une « offensive concertée » visant à relégitimer « la vieille idée du rassemblement de la gauche ». Rien de moins…

Quand beaucoup, dans le noyau actuel de la FI, croyaient encore à l’avenir du Parti socialiste, j’ai fait partie de l’aventure, non pas des "réformateurs communistes" comme l’écrit Bompard, mais des "refondateurs communistes". Je n’ai donc jamais cru qu’il suffisait de "réformer" le PC ou de le toiletter : "refonder" signifiait qu’il fallait reconstruire de fond en comble le support politique de l’idée communiste, de la cave au grenier. Pour moi, cette refondation radicale était la seule manière d’éviter le dépérissement inéluctable et de sauver l’essentiel, c’est-à-dire la visée et le projet. En bref, la forme partisane prise par le communisme politique au XXe siècle me paraissait seconde par rapport à l’idée elle-même.

Le PCF ayant obstinément refusé cette refondation, oscillant entre l’affirmation identitaire et les resucées multiples de l’union de la gauche, je l’ai quitté avec plusieurs de mes amis. À mes yeux, il n’était plus transformable ; je suis donc parti, sans haine ni mépris pour les dizaines de milliers de militants qui continuent d’y vivre leur idéal, qui reste le mien.

Depuis, je n’appartiens à aucune organisation. Je me suis reconnu dans le Front de gauche, mais, à la différence de ce qu’écrit Bompard, je n’en ai aucune nostalgie. J’ai suffisamment dit, avec d’autres, qu’il n’avait aucun avenir s’il restait un simple cartel ou, pire encore, un simple tête-à-tête entre le PCF et Jean-Luc Mélenchon. Cette demande n’a alors pas été entendue, ni par le PCF ni par JLM. Il en est advenu du Front de gauche comme du PC : il n’a pas su se sortir de sa gangue originelle ; il ne pouvait donc pas survivre.

Ma conviction depuis s’énonce de façon simple. "L’union de la gauche" modèle 1962-2002, centrée sur le PS et le PC, est morte. Le Front de gauche n’a pas réussi à relancer la dynamique "gauche de la gauche" : il est donc lui aussi forclos. La campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon et l’affirmation de la FI ont renouvelé la donne avec bonheur. Mais cette avancée se fait sur un fond d’affaiblissement de toute la gauche ; s’il y a du "dégagisme", elle en est la principale victime. C’est une opportunité pour redonner toute sa vigueur au parti pris de la gauche ; c’est en même temps un risque de fragilité. "À l’italienne", pourrait-on dire…

J’ai pris l’habitude, quand j’étais membre du PCF, de refuser ces contentements faciles qui finissent par occulter les problèmes et à empêcher de les traiter quand il est encore temps. Il est vrai que le résultat présidentiel de Jean-Luc Mélenchon a replacé la gauche de gauche dans les hautes eaux qui furent autrefois celles du PCF.

Il n’est pas inutile, au passage, de rappeler que cette réussite ne s’est pas construite sur la base d’on ne sait quel "dégagisme" ou "populisme", mais à partir d’un langage clair et tranchant, qui a su redire les valeurs de la gauche sur un mode renouvelé. Il l’a fait notamment dans son discours à la République, le 18 mars, et ce n’est pas un hasard si c’est à se moment-là que s’est enclenchée la dynamique porteuse de sa campagne.

Toutefois, les législatives n’ont pas complètement confirmé le résultat : elles ont placé la FI en tête d’une gauche explosée, mais sensiblement au-dessous du score de la présidentielle. Depuis, contrairement à ce qui se dit parfois, les récentes et improbables élections partielles – comment tirer des leçons d’une telle abstention ? – ne suggèrent pas d’avancée spectaculaire. Quant aux sondages dits de "bonne opinion" – technique éprouvée en longue durée depuis 1974 –, ils indiquent plutôt un tassement depuis juin.

Pourquoi ces difficultés ? Parce que le "vieux" pèse encore sur les consciences et les pratiques, suggère-t-on volontiers du côté de la FI. Il faut donc repousser avec détermination tout ce qui empêche et tous ceux qui freinent l’émergence du nouveau. Promouvoir le nouveau ? Sage résolution.

Toutefois, le "vieux" en général n’existe pas. On le trouve certes dans des formes partisanes obsolètes. Mais il se repère aussi dans cette propension qui fait que la gauche, tenante de l’égalité, se plie une fois au pouvoir aux logiques qui la contredisent. On la voit encore dans la tendance ancestrale qui, fût-ce au nom du peuple, dessaisit le populaire de la possibilité concrète de maîtriser son destin. Elle est aussi dans la confusion lancinante entre l’esprit public et l’étatisme, entre la cohérence et le centralisme. On la décèle massivement dans la séparation de fait, souvent au nom de l’efficacité et du réalisme, de ceux qui décident et de ceux qui exécutent.

Comment peut-on affirmer, de façon péremptoire, que tout ceci pour la FI se trouve désormais dans le rétroviseur ? Je lui sais gré de chercher à innover, d’imaginer des formes modernes pour relier les individus et en faire ainsi une force agissante. J’observe, sans prévention, car la tâche d’innovation est difficile. Mais je n’abdiquerai pas le droit de dire ce qui ne me convient pas, ce que je juge insuffisant, voire ce qui contredit le parti pris émancipateur initial.

J’estime ainsi que la question démocratique est fondamentale dans le déploiement de l’action politique contemporaine et je ne trouve pas dans la FI de manière pleinement satisfaisante de la traiter. Il est évident que la démocratie ne se mesure pas à l’aune du jeu des tendances ou à celle des logiques des cartels. Elle ne se règle pourtant pas avec des métaphores élégantes mais redoutables comme celles du mouvement "gazeux" et de la "clé de voûte" dont se réclame Jean-Luc Mélenchon.

Il faut rompre avec la verticalité de la "forme parti" : c’est un point de départ nécessaire. Mais on sait aussi que l’horizontalité du "mouvementisme" laisse la plupart du temps en suspens la question de savoir qui peut formuler la cohérence qui organise la pratique multiforme d’un mouvement. Qu’y a-t-il de scandaleux à dire que ce dilemme n’est pas réglé, à ce jour, dans une France insoumise qui juxtapose l’horizontalité de ses groupes d’action et la centralité d’une formalisation stratégique réservée à quelques-uns ? Faut-il voir une agression quand on suggère que, si le cartel partisan est une impasse, le statut improbable de « l‘espace politique » de la France insoumise ne règle pas la question des diversités ? Où est la perfidie, quand on souligne qu’ajouter l’écologique au social ne règle pas la question de la novation nécessaire ?

Le renouvellement de la manière de penser le « social » est tout aussi importante que de mettre en cause le mode de production des richesses. On a le droit de penser et de dire, sans être pour autant un ennemi, que sur ce point, comme sur les questions dites improprement "sociétales" ou sur l’urbain, la gauche de gauche n’est pas au point, pas plus la FI que quiconque d’autre.

Pour ma part, je continuerai donc inlassablement à dire ce en quoi je crois. J’ai souvent dit que l’accusation de "populisme" lancée à la tête de la FI me paraissait inopportune ; mais je ne suis pas convaincu pour autant que le glissement du vocabulaire de la "classe" à celui de "peuple" soit opérationnel. Je ne fais pas de l’usage de la notion "d’intérêt général" une incongruité ; mais je ne peux pas oublier ce qu’elle a pu avoir de trompeur et ce qu’elle peut avoir d’obsolète, quand la question d’aujourd’hui est de savoir concilier le sens du commun et le respect de la personne.

Je sais que le clivage de la droite et de la gauche est aujourd’hui en question ; mais je n’oublie pas non plus que la mise au rencart de cette conflictualité historique a été grosse de bien des confusions, d’espérances déçues et de fermetures politiques aux effets plus que douteux. Je peux, sans être suspecté de rouler pour qui que ce soit, penser que la France insoumise est aujourd’hui la seule force qui émerge d’une gauche sinistrée et qu’elle ne peut, à elle seule, couvrir le champ de la transformation sociale vraie.

Regards à la rescousse de la vieille gauche et du PCF ? Il suffit de lire ce qui s’est écrit, ne serait-ce que dans les six derniers mois. Le nouvel article que Catherine Tricot vient d’écrire sur les débats internes au PC fait preuve de complaisance à son égard ? La décision de rompre la convergence FI-PCF en Occitanie est déraisonnable ? Je le pense profondément. Mais l’attitude de la FI en Corse, à l’égard de ceux-là mêmes qui se sont battus sans compter pour JLM et la France insoumise pendant plus de deux ans, est aussi pour moi une infamie. Je suis navré, mais je suis contraint de dire à la fois l’une et l’autre chose.

Le PC discutant en début d’année avec Montebourg ou Hamon n’était pas ma tasse de thé ; ce n’était pas plus scandaleux que tel dirigeant de la FI prônant le dialogue avec Emmanuel Maurel. Et on ne me convaincra pas que dialoguer avec des communistes ou avec une gauche de gauche radicale et mouvementiste est plus abominable que de converser avec d’ex-socialistes ou avec des "natios" corses.

La politique en général et la gauche en particulier ont besoin de rigueur et de tranchant critique, après tant de décennies d’abandon. Mais la rigueur n’est pas la raideur. On ne peut pas à la fois dire : « Nous sommes ouverts », et commencer en pratique par fustiger les communistes et anciens communistes et écarter de façon méprisante cette "radicalité" qui, de 1995 à aujourd’hui, a permis à la gauche de sauver son honneur et de laisser espérer des relances vertueuses.

Et si, dans le même moment, cela s’accompagne d’amabilités à l’égard de la mouvance socialiste, il ne faut pas être surpris si des gens comme moi, qui se sont engagés très tôt dans le soutien à la campagne présidentielle de JLM, expriment leur doute, quand ce n’est pas leur inquiétude. Et si doute et inquiétude s’expriment, plutôt que de les vitupérer, mieux vaut les rassurer, par des actes, en montrant que l’ouverture et la fermeture ne sont pas à sens unique.

Si la France insoumise n’est pas une forteresse assiégée, il ne sert à rien de s’insurger à la moindre remarque, au nom de la terrible conviction selon laquelle la critique ne peut que faire le jeu de l’ennemi. Allez-vous oublier que le communisme a crevé de cette culture obsidionale ? Et puisque la FI n’est pas une secte, elle n’a nul besoin de s’abandonner à la traque des hérétiques supposés. À vouloir souder le noyau des convaincus, on crée le risque des désillusions et des amertumes futures. La gauche, celle en tout cas qui veut rester fidèle à elle-même, n’a pas besoin de ces convictions d’un autre temps.

Regards poil à gratter de la gauche qui ose ? Ce n’est pas notre seule raison d’être, mais c’est une fonction que nous sommes fiers d’exercer. Seule la sincérité est révolutionnaire…

Roger Martelli

Notes

[1Manuel Bompard vient par ailleurs d’accorder un intéressant entretien à Libération, le 12 février.