Regards - Gildas Le Dem -

 

 

 

Etats-Unis : l’après-Sanders sur de bons rails

 

Plus d’un an après la défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump et alors que les primaires en vue des prochaines présidentielles sont déjà à l’ordre du jour, la gauche américaine pourrait se réinventer grâce à des femmes noires ou latinos issues des classes populaires.

La "révolution politique" engagée par Bernie Sanders commence à porter ses fruits. Le sénateur socialiste et indépendant qui avait concouru contre Hillary Clinton lors des primaires démocrates pour la présidentielle américaine – et dont on avait, depuis, cent fois annoncé la disparition – se représentera à nouveau dans l’état du Vermont. C’est évidemment un premier pas vers une possible candidature à la primaire pour les prochaines présidentielles.

Mais il y a plus : nombre de candidatures tout à fait inédites émergent à l’occasion des primaires du Parti démocrate pour les élections intermédiaires de 2018. Ces candidatures contestent toutes l’establishment démocrate, et le leadership des Clinton sur le parti. Ce sont également, pour grande partie, des femmes, qui ont décidé de s’affranchir de toute autorisation : un nombre record pour cette année 2018, annonce même le New York Times. Et toutes, souvent activistes, portent les mêmes demandes : celles des travailleurs et des minorités raciales et de genre. Dans le sillage de Stacey Abrams, une femme noire qui a remporté la nomination du Parti démocrate pour le poste de gouverneur en Géorgie, ou de Lupe Valdez au Texas, toutes sont relativement jeunes et revendiquent avec fierté leur appartenance aux classes populaires, leur genre ou leur couleur de peau. Toutes aussi, ont soutenu ou sont aujourd’hui soutenues par Bernie Sanders.

Il est vrai que, depuis l’élection de Donald Trump, on n’a guère vu l’establishment démocrate se mobiliser – et Hillary Clinton moins que tous. Pendant que Bernie Sanders se battait avec férocité contre les projets de Trump sur la sécurité sociale, que de nouveaux et jeunes activistes se mobilisaient sur le front de l’immigration, du féminisme, de l’usage des armes, que le mouvement Black Lives Matters perpétuait les luttes contre les violences policières et les assassinats des jeunes noirs, l’ancienne candidate à la présidentielle continuait, elle, d’égrener ses plaintes et ses regrets sur les ingérences russes, l’affaire des e-mails et la misogynie supposée des soutiens de Bernie Sanders. Bref, des luttes ont été menées et elles commencent à imprimer des traces dans le coeur même des institutions du Parti démocrate.

L’émergence d’une nouvelle génération dans Parti démocrate américain

La candidature d’Alexandria Ocasio-Cortez à New-York est, à cet égard, emblématique. La jeune femme, 28 ans, dispute au très établi Joe Crowley, la place de représentant au Congrès du 14ème district. Née, dans le Bronx, d’une mère portoricaine, elle se veut aussi issue de quartiers défavorisés et porte des revendications comme une sécurité sociale pour tous, une augmentation du salaire minimum, une éducation supérieure publique renforcée, etc. ; elle refuse, enfin, les fonds d’investisseurs privés pour financer sa campagne. Et, face à un candidat installé (qui dispose d’ores et déjà d’un butin de guerre d’1,5 million de dollar), elle n’a donc pour elle que son parcours d’éducatrice et son rôle d’organisatrice dans la campagne de Bernie Sanders.

Et pourtant la jeune femme a fait sensation en publiant une vidéo, devenue virale sur les réseaux sociaux américains. Il faut dire que le clip de campagne, brut, frontal, sans fioritures – filmé à la manière des séries réalistes américaines – présente la jeune femme et les New-yorkais dans leur vie de tous les jours : une vie ordinaire, où il faut le matin pour une femme se maquiller à l’aube, et remplie de difficultés pour se déplacer, pour nourrir les enfants, pour leur assurer un accès à l’école, etc. Mais c’est surtout le ton engagé et les propos de la jeune femme qui ont retenu l’attention : « Je suis une éducatrice, une organisatrice, je suis une New-yorkaise qui appartient à la classe des travailleurs (« working-class »). Ce combat est un combat du peuple contre l’argent. Ils ont l’argent, nous avons le peuple. Il est temps que nous fassions savoir que tous les démocrates ne sont pas les mêmes. Un démocrate qui reçoit des fonds privés, profite des monopoles, qui ne vit pas ici, qui n’envoie pas ses enfants dans nos écoles, ne boit pas de notre eau et ne respire pas le même air que nous, ne peut décidément pas nous représenter. Ce dont le Bronx et le Queens ont besoin, c’est d’une sécurité sociale pour tous, d’emplois fédéraux garantis, d’établissements d’études supérieures gratuits, d’une réforme de la justice criminelle. Un New-York pour le plus grand nombre (« for many ») est possible. Le temps est venu pour l’un d’entre nous (« one of us ») ».

Comme l’a fait remarquer Corey Robin, professeur de sciences politiques au Brooklyn College, le propos est saisissant dans le contexte politique américain (et, à vrai dire, il dépareillerait, de même, aujourd’hui, dans le contexte français) : « A quand remonte le dernier moment où l’on a entendu un représentant politique se définir, de lui-même, comme issu de la classe des travailleurs ? ». Il incarne en effet à merveille cette "nouvelle virulence" des jeunes activistes issus des classes populaires, des minorités de couleur et de genre, prêts à reconquérir et s’emparer des institutions politiques américaines, pour qu’enfin un changement réel advienne, au-delà du simple espoir.

L’irruption de l’intersectionnalité en politique

Il faut dire que le père d’Alexandria Ocasio-Cortez, comme elle ne manque pas de le rappeler, est décédé durant la crise financière de 2008 qui a frappé les États-Unis avant de souffler l’Europe ; et que sa mère dut, à cette occasion, retourner faire des ménages, conduire un bus... Bref, après le choc de 2008, plus ou moins différé dans les consciences, c’est toute une nouvelle gauche américaine qui, après un passage par l’activisme et le soutien à la candidature de Bernie Sanders, entend affronter la main mise des néo-libéraux sur le Parti démocrate, aux premiers rangs desquels, bien entendu, les Clinton.

Corey Robin, visiblement enthousiaste – et il est difficile de ne pas partager cet enthousiasme – fait encore observer que la candidature d’Alexandria Ocasio-Cortez démontre, s’il le fallait encore, comment ce qu’on appelle « l’intersectionnalité fait avancer les choses ». Et, en effet, la théorie de l’intersectionnalité (élaborée par la juriste Kimberlé Crenshaw) vise moins, comme un rapprochement trop rapide avec l’idée de convergence des luttes pourrait le laisser penser, à installer une lutte dans une place centrale, principale, qu’à démarginaliser des luttes périphériques pour interroger l’articulation des luttes.

Pour reprendre l’exemple canonique de Kimberlé Crenshaw, prendre le point de vue d’une lutte minorisée (par exemple celles des femmes noires) à l’intersection d’au moins deux autres luttes (celles des noirs d’une part, et des femmes d’autre part), c’est s’interroger sur ce qu’exigerait la prise en compte, pour la lutte anti-raciste comme la lutte féministe, de la voix de ces femmes qui ne sont pas moins noires que femmes. Ne pas questionner ces luttes du point de vue des femmes noires, c’est en effet prendre le risque de voir la lutte antiraciste exclusivement représentée par les hommes noirs, et la lutte féministe par des femmes blanches et par exemple aussi, bourgeoises, relativement âgées...

Etre féministe... et préférer Bernie Sanders à Hillary Clinton

On comprend, en ce sens, que durant la campagne présidentielle, de jeunes féministes (dont, sans doute, Alexandria Ocasio-Cortez), souvent noires ou latinos, issues des classes populaires, aient contesté le titre de féministe à Hillary Clinton, et se soient plutôt reportées vers un soutien à Bernie Sanders (un homme pourtant blanc, et plus âgé). C’est qu’elles ne considéraient pas que le féminisme blanc et élitiste de Clinton les représentaient ; qu’il fonctionnait même comme un repoussoir pour les classes populaires ; qu’elles estimaient, enfin, qu’Hillary Clinton était tout à fait incapable d’articuler ce féminisme à la question sociale et raciale, aux questions de classe et de couleur. Et de fait, celles d’entre elles qui s’étaient pourtant, à l’instar de Cynthia Nixon, résolues à soutenir Hillary Clinton, se retrouvent aujourd’hui, dans ces nouvelles primaires démocrates, combattues par l’establishment clintonien et, en définitive, soutenues par Bernie Sanders. Le vieux lion Bernie Sanders qui déclare d’ailleurs avec ardeur, depuis : « Ouvrez les portes du Parti démocrate. Bienvenue aux travailleurs, bienvenue à la jeunesse, bienvenue à l’idéalisme ».

On comprend mieux aussi, que ce féminisme intersectionnel s’articule très bien à une stratégie et une rhétorique populistes comme celle du sénateur du Vermont ou, plus près de nous, Jeremy Corbin ou Jean-Luc Mélenchon. En posant la question du nombre et de l’appartenance, du plus grand nombre (« many ») et du nous (« us »), des candidatures comme celles d’Alexandria Ocasio-Cortez renouvellent la question de la représentativité réelle des élus. Et, en effet, comme le faisait à raison remarquer Hannah Arendt, le droit de vote, le choix entre des possibles et des programmes reste formel et fermé, tant que la question de l’égibilité – la possibilité égale, pour chacun, de se présenter et d’être élu – reste par ailleurs exclue de la vie et du débat publics. Et confisquée, au fond, par un petit nombre qui, quelles que soient les différences proclamées, s’attribue la propriété exclusive de la vie publique et politique. Comme disent les Espagnols : nous avons alors un vote, mais pas de voix.

Et sans doute la jeune candidate new-yorkaise ne se présente pas comme de gauche (« left »), mais plutôt comme issue de la base (« bottom »). Mais c’est sans doute que, comme en Europe aussi, la question de l’incarnation et des contenus réels est devenue si criante qu’il vaut peut-être la peine de de suspendre, un temps, l’usage du mot gauche, si c’est pour le remplir à nouveau de sens et de chair, le reformuler après tant et tant de trahisons (qu’elles soient celles du Parti démocrate ou, en Europe, des partis sociaux-démocrates). De fait, ces candidatures posent moins la question, si l’on y tient, de savoir ce qu’est la gauche, que de savoir qui est de gauche, et pour qui. Comme le dit encore Alexandria Ocasio-Cortez : « New York va sans doute mieux. Mais pour qui ? ».