J'ai beaucoup aimé ce film, très beau esthétiquement, qui traite de

la servitude, de la domination de classe, de l'antisémitisme, du désir.

Les acteurs et actrices, notamment Léa Seydoux, sont excellents.

Un film qui donne à réfléchir sur bien des questions actuelles.

                                                                                      JCS

 

 

Benoît Jacquot : « J’ai réalisé un film

 

      sur toutes les servitudes »

 

 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR DOMINIQUE WIDEMANN
MERCREDI, 1 AVRIL, 2015
L'HUMANITÉ
Photo : Mars Distribution
Dans chacun des films du cinéaste revient "ce point d'ancrage d'un personnage féminin", qu'il va suivre. Ici Léa Seydoux.
Photo : Mars Distribution
Avec "Le Journal d’une femme de chambre", le réalisateur donne du roman d’Octave Mirbeau une adaptation de haute volée.

299441 Image 1

Comment l’idée de réaliser un film à partir du roman de ­Mirbeau vous est-elle venue et que vous dit aujourd’hui cet auteur ?

Benoît Jacquot Je ne l’avais pas lu et une personne de confiance me l’a recommandé. Ce qui m’a immédiatement requis, après cette incitation, c’est la technique mise en œuvre qui consiste à s’attacher aux faits, gestes et situations d’un personnage que l’on ne quitte pas. Cela m’intéresse cinématographiquement. Même si je change souvent de registre, quelque chose persiste dans mes films, à savoir ce point d’ancrage d’un personnage féminin que je vais suivre. Plus spécifiquement, à mesure de ma lecture, l’ouvrage de Mirbeau, situé au ­début du XXe siècle, faisait naître des ­résonances profondes avec des questions actuelles. Il s’agit de l’esclavage salarié, des ségrégations de classes, de sexe, du racisme et l’antisémitisme. Tout ce que l’on aurait pu croire, sinon réglé, du moins apaisé, pour un temps ou localement, ressurgit aujourd’hui avec une virulence terrifiante. Ce discours de discriminations s’est constitué en France au XIXe et au début du XXe siècle, qu’il a traversé pour alimenter le pire. Il remonte à des idéologues de renom tels Édouard Drumont ou Maurice Barrès. Il s’est cristallisé au moment de l’affaire Dreyfus, moment où se déroule le film, et a déterminé ce que nous vivons aujourd’hui. Ces échos m’intéressent. J’ai donc saisi l’opportunité de traiter ces questions.

C’est le personnage de Joseph, interprété dans le film par Vincent Lindon, qui incarne ce discours. Quelles sont les raisons de l’attirance de Célestine pour cette brute dont elle ne partage d’ailleurs pas forcément les idées ?

Benoît Jacquot Joseph incarne en effet ce discours et il doit être chargé d’une forme de charme érotique, capable de cet appel animal dont les gens comme lui peuvent user pour exercer leur emprise sur les plus faibles. Le fil sexuel qui court dans le livre court dans le film. Célestine, qui refuse l’alternative du bordel, n’a que lui comme issue, étant donné la déréliction de sa condition, jusqu’à dire « faut-il que nous ayons la servitude dans le sang ». Je suppose que cela interroge sur la conscience de soi, sur ce jeu constant entre la loi et la faute. Elle dit aussi qu’elle pourrait « verser de l’arsenic » pour tuer les patrons, mais elle finit par choisir un autre crime pour s’extraire de sa condition sociale sous l’effet d’une attirance érotique indispensable à ce cheminement. Aujourd’hui aussi la misère et le désespoir peuvent pousser dans les bras de l’extrême droite ou des fondamentalismes. Je tiens beaucoup aux scènes qui montrent le « dressage » à relents sadiques auquel ­procède sa patronne, madame Lanlaire, sur Célestine. Comme les esclaves, elle a intégré sa servitude. Ce devrait être de nos jours une grande source d’inquiétude.

Comment avez-vous construit votre dramaturgie ?

Benoît Jacquot Tout vient du livre, ce qui m’a obligé à des choix drastiques. Renoir avait choisi de donner, depuis les États-Unis, un portrait « gaudriolesque », que j’aime beaucoup, moquant la France où il ne reviendra plus. Bunuel avait opté pour un parti pris fétichiste et anticlérical. Ma dramaturgie traduit mes propres préoccupations. Je commence par le bureau de placement, qui montre Célestine comme une marchandise et ce qui en elle se rebelle. Très proche de la construction du roman, j’ai réalisé une chronique semée de réminiscences très importantes qui ne sont pas des flash-back, et ne sont d’ailleurs pas traitées comme tels, mais le lieu où se creusent parfois des souvenirs qui posent le personnage et agissent dans la dramaturgie. Célestine n’a jamais rencontré que la brutalité masculine et il en ira de même avec Joseph.

La mise en scène et le filmage sont d’une grande beauté plastique. Quel en est le sens ?

Benoît Jacquot On ne peut pas être cinéaste sans penser que le monde est beau. Drames et comédies proviennent des conditions du partage de cette beauté des choses, de la restituer pour marquer l’ingratitude du sort des uns et des autres. La part d’effroya-
ble que j’évoquais plus haut devait être confrontée au charme, à l’élégance, par le jeu des acteurs, la rigueur esthétique de tout le dispositif cinématographique. Quand on fait un film sur toutes les servitudes, il existe une dialectique qui implique non d’enchérir sur la misère, mais sur la beauté des choses afin qu’apparaisse, de manière d’autant plus violente, ce qui perdure de pernicieux. C’est une clause morale.

  • Le Journal d’une femme de chambre, de Benoît Jacquot. France, 1 h 35